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Many Nights a Whisper – L’Écho des Rêves

Au beau milieu de cette effervescence de très bons jeux indépendants (pour ne pas dire excellents), il y en a un qui a su retenir tout particulièrement mon attention cette dernière année. Pas l’un des plus connus, ni un des plus longs ou l’un des mieux notés. Non, c’est un petit jeu qui dure à peu près le temps moyen d’un film. N’y voyez aucune forme de critique sur sa durée de vie bien entendu, c’est même tout le contraire. Comment et pourquoi, une expérience si brève au regard de mon temps de jeu annuel, a pu prendre autant de place quand il s’agit de revenir sur les expériences marquantes de 2025.

Cet article contient des spoilers sur le jeu, il est conseillé d’y avoir joué avant de le lire.

Jeu et Principes


Avant toute chose, il convient de présenter le jeu, vous allez constater que ce n’est pas chose aisée, mais aussi de dire quelques mots sur le duo d’équipes derrière le projet, la Deconstructeam et Selkie Harbour. La Deconstructeam est un studio de jeu vidéo espagnol formé en 2013 par Jordi de Paco (écriture, design narratif et développeur), de Marina Gonzàles (pixel artist) et de Paula “Fingerspit” Ruiz (compositrice et sound designer). Le studio a acquis une solide réputation au fur et à mesure des sorties de leurs différents projets. Vous connaissez peut-être Interview with the Whisperer, Gods will be watching, The Red Strings Club ou encore The Cosmic Wheel Sisterhood qui comptent parmi les succès du studio hispanique. La Deconstructeam s’est construit (“Ba Dum Tss ») une réputation solide grâce à leur talent d’écriture et les expériences narratives profondes et innovantes qu’ils délivrent. Quant à Selkie Harbour c’est un studio formé par un tandem hispano-irlandais, Manon Gevers (character Designer, animatrice et VFX) et de Guillermo Ferrando (programmeur et designer). Ils sont connus pour des jeux plus expérimentaux et contemplatifs tels que Rêverie ou The Anglerfish Project. Leurs œuvres sont proches de l’expérience, souvent teintées de philosophie et avec une approche artistique très personnelle.


Many Nights a Whisper s’inscrit parfaitement dans ces héritages. Le jeu nous propulse dans le rôle d’un élu appelé le rêveur. Il est choisi par le peuple pour accomplir un rituel qui consiste, à l’aide d’un lance-pierre, à allumer un gigantesque brasero taillé dans la roche d’un récif qui surgit de la mer. Il va suivre un long entraînement avec pour seule compagnie son mentor et les rêves des habitants. Une vie monacale partagée entre les exercices au tir et les enseignements du maître l’attend à chacune de ses journées. La nuit, les habitants défilent devant l’enceinte du lieu qui abrite le rêveur pour leur faire part de leurs souhaits les plus chers afin que le rêveur les réalise lors du rituel. S’il accepte le souhait, il viendra couper la natte de cheveux que les habitants lui font glisser par un trou dans un mur. Cette natte n’est pas qu’un simple témoignage de l’acception du vœu, c’est aussi la seule ressource dont dispose le rêveur pour améliorer son lance-pierre et espérer pouvoir, un jour, couvrir la distance déraisonnable qui le sépare de son objectif final, le brasero.

Notre jeune rêveur
Le jeune rêveur


Le jeu nous offre un rôle éminemment important, presque divin, de par notre pouvoir d’action et de décision. Vous avez maintenant une vision un peu plus concrète du jeu, de son but et de ses idées principales, nous allons pouvoir commencer à entrer dans le vif du sujet.

Grandir et Apprendre


J’aurais tendance à partager le jeu en deux parties bien distinctes, un temps d’abord, lent, puis un instant, aussi bref que l’on puisse l’imaginer. Nous allons commencer par s’attarder sur le temps.

Comme je l’ai dit en présentant le jeu, notre rêveur, alors simple enfant du peuple confié dans ses très jeunes années à un temple par sa mère, va être choisi pour incarner et porter l’espoir de toute une civilisation. Sa vie change alors brusquement pour débuter la longue préparation qui l’amènera, peut-être, à réaliser son but. À partir de ce moment il va être uniquement en relation avec son mentor, mentor qui a la lourde tâche de l’aider dans son entraînement. Il devra aussi bien aiguiser son esprit que l’accompagner dans les difficultés liées à cette vie. Le rêveur est un enfant tout à fait classique, sans être préparé depuis toujours à cette tâche, il n’a connu que la vie rudimentaire au sein du temple. Depuis ce jour et pour la décennie à venir, les journées vont se suivre et se ressembler.

“it’s a new day”

Elles commencent toujours par l’enseignement du mentor. Ces moments préparent le rêveur ainsi que le joueur à accueillir toute la diversité et la complexité des choix et des vœux qui l’attendent. Le rêveur profite de ses moments pour questionner le mentor sur son rôle, sur sa vie, sur sa nouvelle raison d’être. Il est intéressant d’observer que dans l’esprit du rêveur se mélangent des idées et des réflexions assez légères que tout autre adolescent pourrait avoir, avec d’autres idées bien plus complexes qui tiennent du sacré, de la destinée mais aussi du poids de la responsabilité. On comprend petit à petit toute l’importance de notre statut. Le rôle du mentor n’est pas d’influencer les décisions mais de faire en sorte que le rêveur et par extension le joueur, se sente au mieux avec les choix parfois difficiles qui l’attendent. D’en comprendre aussi parfois la signification ou la portée. Il rassure notre rêveur dans ses doutes et le confirme dans ses convictions légitimes. Il offre aussi un regard plus détaché sur la situation, très certainement parce que nous sommes le quatrième rêveur dont l’enseignement lui a été confié.

Le Rêveur en pleine discussion avec son Mentor.
Le Rêveur en pleine discussion avec son Mentor.


Ensuite vient l’entraînement au tir. Tout se passe sur une terrasse qui surplombe la mer, avec, à chaque instant, notre objectif qui vient casser l’horizon. Sur cette terrasse sont disposés tout un tas de petits braseros qui servent de cibles d’entraînement. En observant le décor, on en remarque de plus en plus, certains cachés derrière des arbres, d’autres sur de petits îlots plus loin dans la baie. Dès le premier tir, on constate l’abîme qui nous sépare de notre objectif, le lance-pierre parvient difficilement à expulser le projectile, notre visée est des plus aléatoire et laborieusement nous enchaînons quelques tirs hésitants. Ils sont un témoignage éloquent du long travail qui nous attend.

La vue du terrain d'entrainement, avec notre objectif qui est visible en permanence.
La vue du terrain d’entrainement, avec notre objectif qui est visible en permanence.


Après une journée bien remplie, vient la nuit, mais elle n’est pas de tout repos pour notre jeune rêveur. C’est pour ce moment que notre statut porte ce nom, celui où le peuple vient lui partager ses vœux et celui où le jeu déploie son plein potentiel.

“And the dreamer dreamed”


Miroir


Les rêves

Il fait nuit, le rêveur, agenouillé près d’un autel gravé à même la pierre, attend le premier vœu patiemment. Une première natte de cheveux se glisse enfin devant nous, puis au travers du mur, le vœu nous est murmuré. Le rituel du rêve est à la fois simple, paisible et discret. Cet article n’a pas la vocation à vous détailler tous les vœux du jeu, loin de là, mais plutôt à travers de quelques exemples choisis de montrer toute leur force.

Oh Dreamer, Behind the wall”

C’est la phrase presque cérémoniale, que nous entendront, répétée chaque nuit. Quant aux vœux qui suivent, ils sont sans cesse surprenants dans leurs diversités, dans la variété et l’échelle des implications qu’ils suggèrent ainsi que dans les différentes justifications de chacun d’eux. Le jeu n’est en plus pas là pour nous faciliter les choix, certains souhaits sont assez flous ou forts pour nous faire douter de la pleine portée de ceux-ci, parfois des témoignages nous prennent au cœur, pouvant peut être orienter notre choix final. Ils vont tour à tour questionner notre nous intérieur, sur nos croyances, notre volonté, notre propre sens moral, nos émotions et notre vécu. Il faut aussi comprendre que le choix de la natte de cheveux n’est pas anodin, pour atteindre la longueur de cheveux nécessaire pour faire un vœu, cela demande un vrai dévouement. Il implique que chaque souhait est mûrement choisi, réfléchi depuis des années en amont pour être en droit de se présenter au rêveur. Il faut percevoir l’acte comme une sorte de sacrifice ou de don au temple en échange des faveurs d’un dieu.

L'autel et la cérémonie des vœux
L’autel et la cérémonie des vœux


Pour prendre un exemple personnel sur le type de questionnement qu’ils entraînent, certains vœux sont par exemple foncièrement bons dans leurs intentions initiales, mais vont à l’encontre de mes propres règles morales. L’un d’entre eux est une jeune fille qui souhaite qu’une fois partie faire ses études, ses parents qui restent seuls puissent mieux s’entendre et simplement vivre heureux et en paix entre eux. Vous me direz, comment ce souhait pourrait faire du mal ? Et je ne trouverai pas grand chose à redire, mais moralement, je m’efforce de garder le libre-arbitre de chacun des individus impliqués dans les conséquences de la réalisation des souhaits. C’est ma barrière personnelle morale, d’autres auront d’autres visions que moi, et c’est en ça que le jeu et chaque réponse peut apparaître comme un miroir du joueur. Many Nights a Whisper devient, à certains instants, une expérience philosophique et très personnelle. Je ne vous ai parlé que d’un souhait, mais il faut comprendre que chacun d’eux va venir interroger nos convictions intimes, en termes de morale bien sûr, mais aussi de croyances, d’égalité, de droit, de liberté individuelles et collectives… Rares sont les jeux qui nous font nous interroger sur des notions aussi profondes que variées. Elles ne sont pas abordées et traitées avec un angle spécifique, servant le propos plus global d’une histoire qui cherche à nous interroger. Non. Nous sommes face à une demande avec tout le vécu derrière elle et nous serons les seuls à pouvoir la juger.

Le rituel des vœux peut parfois être d’une rare intensité cognitive en plus de parfois pousser nos propres réflexions au-delà du cadre jeu. Comme je vous ai dit plus haut que le jeu n’est pas là pour faciliter les choses, il impose en plus au joueur de prendre sa décision rapidement.

Les choix


Le choix dans Many Nights a Whisper est une des mécaniques centrales et remarquablement bien exploitées. En plus de tous les questionnements moraux que les souhaits font ressurgir, le joueur doit prendre en compte qu’il a besoin de mèches de cheveux pour améliorer son lance-pierre. Il faut sans cesse trouver le juste équilibre entre ce que l’on considère moralement acceptable et le renforcement de la corde du lance-pierre, car je le rappelle, chaque jour d’entraînement nous rappelle que la distance à couvrir lors de la cérémonie est grande.

Découper la natte de cheveux ou pas, c'est à vous de choisir.
Découper la natte de cheveux ou pas, c’est à vous de choisir.


Ce jeu d’équilibriste constant est une sorte de morale que le jeu nous apporte uniquement par son game design, en y jouant on comprend quelque part que la complexité à réaliser quelque chose peut être proportionnelle à la rigueur morale que l’on s’impose.

Certains de ces souhaits et de ces choix vont assez loin dans leur implication. Un homme à qui tout a réussi dans sa vie, qui a tout pour être heureux, vient voir le rêveur pour lui demander sa place en enfer, qu’il n’est pas normal de tout avoir eu. Il lui dit que si l’enfer n’existe pas, qu’il le crée à son image. Il souhaite connaître la défaite une seule fois dans sa vie, quitte à être le responsable de la naissance des enfers. Malheureusement il est impossible de savoir sa conception concrète de l’enfer, ni si cet enfer personnel qu’il imagine devra accueillir son lot de damnés pour l’emplir. Un autre souhait demande au rêveur de mettre fin à toute cette croyance, à tout le rituel, toute la raison de vivre de notre rêveur ainsi qu’aux potentiels faux espoirs de son peuple qui pourrait se perdre dans l’attente d’un impossible miracle. Le jeu nous offre ici une occasion de réfléchir sur notre propre condition, sur le rayonnement de son statut sur sa propre société mais aussi une opportunité de confirmer ou non notre détermination quant aux choix déjà effectués.

Lors de la toute dernière nuit avant le rituel, un habitant bien spécifique va faire son apparition auprès du mur, il s’agit de notre mère. Elle vient expliquer au rêveur sa propre histoire, celle d’une mère obligée de confier son enfant au temple, faute de pouvoir l’assumer. Elle vient ici, comme une repentance suite à l’abandon de son fils, pour lui offrir son vœu, lui donner sa chance, celle qu’il aurait toujours dû avoir. Le choix que vous ferez ici ne nous intéresse que peu, mais il est intéressant de noter que pour la toute première fois notre rêveur est face à un choix qui ne le concerne qu’à lui.

Le visite de notre mère, qui nous permet d'apprendre le prénom du rêveur, Itziar.
Le visite de notre mère, qui nous permet d’apprendre le prénom du rêveur, Itziar.


Il reste enfin un ultime choix à faire, qui est finalement le plus important et le plus fort que puisse faire notre jeune rêveur, celui de décider ou non d’essayer de réellement atteindre le brasero. Après tout, l’échec n’est que le synonyme d’une vie qui continue comme elle l’était, un monde où les prières ne restent que des prières et le sentiment d’espoir reste intact. Au moins jusqu’à l’apparition du prochain rêveur.

Instant décisif


Les jours se sont enchaînés, les entraînements et les enseignements du mentor ont porté leurs fruits et nombreux sont les habitants à avoir rendu une visite au rêveur. Je vous ai raconté le temps, arrive le moment de l’instant, la soirée du rituel et l’ultime tir cérémonial.

Itziar en tenue de cérémonie lors du grand soir.
Itziar en tenue de cérémonie lors du grand soir.


Rares sont les jeux qui rendent leur ultime action si déterminante et quelque part si stressante à réaliser. Ce n’est pas un choix compliqué, un boss impossible à battre ou une immense énigme à résoudre, il s’agit juste de réaliser le bon geste. Ce même geste que nous avons passé des années à apprendre, à maîtriser. Lors des nombreuses sessions d’entraînement nous l’avons même déjà atteint, à plusieurs reprises, nous laissant le temps de comprendre la bonne position, la bonne puissance et le bon angle de tir. Presque à la manière d’un sportif qui va vivre le moment décisif d’une carrière, il aura beau avoir déjà tout réussi jusqu’ici, ça ne compte plus, seul ce dernier acte restera.

Ce dernier tir est difficile car il est porteur des espoirs de toutes les personnes ayant vu leurs vœux être accordés. Il est aussi le témoignage de notre propre volonté quant à la réalisation des souhaits qui sont en jeu. On s’avance lentement sur le pas de tir qui est illuminé de torches, le tir se fera de nuit. Toute la ville et les personnes aux alentours vont voir le projectile enflammé percer les cieux étoilés avant d’éventuellement retomber dans sa cible. La pression n’en est que décuplée. En avançant on remarque un tapis de flambeaux, à même l’eau, qui pointe en direction du brasero. On se positionne, on lève le bras puis ça y est, doucement nous commençons à mettre le lance-pierre en tension. On ajuste la visée, la force, l’angle, tout est maintenant prêt pour l’instant le plus important d’une vie. C’est ici que tout se joue, au moment précis où le rêveur va lâcher la corde, la femtoseconde à laquelle la corde ne sera plus en contact avec la peau. Cet instant correspond à la vision aristotélicienne du terme, en effet ce fragment infime représente une véritable rupture entre ce qui était et ce qui sera, entre présent et futur. À partir de cette infime fraction du temps, aussi liminaire soit-t-elle, le sort du monde est déjà décidé. La force redoutable de cet instant restera comme l’un des plus mémorables de mon année de jeu.

La longue attente à observer le projectile illuminé dans les cieux
La longue attente à observer le projectile illuminé dans les cieux


Conclusion


Il va maintenant falloir patienter quelques secondes suspendues dans le temps, que le projectile franchisse la distance qui le sépare de son objectif. Le monde autour, le mentor, le rêveur et nous derrière notre écran, attendons l’issue le souffle coupé. Au cours de ce bref moment, le futur est digne d’une expérience de Schrödinger, en suspens entre deux états, à la fois changé et similaire. Je voudrais terminer en expliquant qu’à mes yeux et malgré toute la pression qu’il exerce, le résultat du tir m’importe peu finalement. Qu’il soit manqué ou réussi, ce qui me restera et qui sera propre à chacun, sera le chemin de réflexions personnelles parcouru jusqu’ici, ainsi que la puissance de ce dernier instant. Le jeu nous laisse face à son écran de fin en ayant cette impression d’avoir vécu quelque chose d’unique et d’avoir puisé profondément en nous pour parvenir à cette conclusion. C’est un jeu qui aborde avec brio toutes ses thématiques au travers des rêves. Il parvient à nous emporter dans des dilemmes moraux et nous pousse à creuser au fond de nous-même. J’espère être parvenu à vous partager en quoi Many Nights a Whisper s’impose comme une de mes expériences vidéoludiques les plus marquantes de 2025.

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