Schim et son petit théâtre d’ombres

L’ombre fait tellement partie de nous qu’on finit par l’oublier. Élément pourtant incontournable des énigmes les plus retorses du Professeur Layton ; personnification de l’esprit de l’enfance dans l’ombre vivante de Peter Pan ; donnant lieu à de très nombreuses expressions du langage courant… Elle est devenue aussi visible qu’invisible, un élément qui pourtant nous manque lorsqu’elle n’est pas là où elle devrait être. Alors que les cozy-puzzlegame fleurissent et enrichissent nos ludothèques, de très nombreux principes décalés de gameplay sont mis en place. Dans Donut County, vous jouez un trou… Dans Phogs!, vous êtes un chien avec une tête à chaque extrémité… Vous pouvez même incarner une tranche de pain de mie dans I am bread !

Et si, cette fois, vous sortiez de l’ombre (littéralement) en en incarnant une ? 

NDLR : Une clef du jeu nous a été envoyée par l’éditeur. Il a été fait sur PC. Le jeu est traduit en français et il est pour le moment disponible sur PC, XBox, PlayStation et Switch. 

jeu vidéo Schim image de promo

Ombre ? Âme ? Morceau de nous ?

Voici donc venir Schim. Disponible sur toutes les plateformes, le jeu, développé par Ewoud van der Werf et Nils Slijkerman, nous permet d’incarner une petite ombre absolument adorable. Après s’être détachée de son propriétaire, elle a gagné son indépendance ! La voilà obligée d’explorer, de retrouver son humain pour continuer à faire un bout de chemin avec lui. Mais est-ce vraiment une ombre ? Est-ce que cela ne cache pas autre chose ? 

jeu schim niveau dans la nuit un wholesome game

Les descriptions du jeu nous éclairent un peu plus. Un Schim, ce serait l’esprit, l’âme d’un objet ou d’un humain. Tout en a un. Et normalement, les deux sont liés si étroitement qu’il ne devrait pas y avoir de rupture entre cette association. “Ne devrait pas”. Car certains diront qu’il faut bien un élément perturbateur, un point d’origine, une dissonance dans la routine pour que le gameplay et lea joueureuse puissent se glisser dans l’interstice et commencer à interférer.

C’est ce qui se passe ici. Une ombre se détache et prend son indépendance. Ce sera à vous de la reconduire au bon endroit, près de son humain, à travers une succession de niveaux qui sont autant de situations quotidiennes. Schim se présente comme un cozy game, un puzzle game bienveillant, doux, jouant sur les clins d’œil dans l’environnement et sur une narration qui se veut en retrait du gameplay, privilégiant l’expérience de jeu à celle de l’intrigue. Par bien des égards, Schim s’inscrit dans la droite lignée des “wholesome game” débarquant sur les consoles…

Un peu de cozy dans mon game

Si l’on prend la définition du Wikipédia anglais, un cozy game est “un genre de jeu vidéo qui met l’accent sur la non-violence et la relaxation”. Une tendance qui prend de l’ampleur, se développe et qui donne naissance aux Wholesome Game Direct, un show présentant les cozy et wholesome (que l’on peut traduire en bienveillant) games à venir. Si le genre est né grâce aux simulations de vie comme Animal Crossing et autres Story of Seasons, les cozy games prennent rapidement de l’ampleur, se développent à leur tour et investissent d’autres genres, ajoutant leur touche parfois adorable, parfois bienveillante. A Short Hike est un jeu d’aventure. Lil Gator reprend les codes des RPG pour faire vivre à son petit alligator une aventure en carton mais pleine de surprises. Broken Lens est un puzzle game, un jeu des sept erreurs à travers le regard d’un petit robot. 

wholesome game le site qui regroupe les cozy game

Que l’on ne s’y trompe pas : la bienveillance ou le côté cozy n’empêchent pas d’aborder des thèmes lourds ou matures. Présenté au Wholesome Game Direct 2024, Pine: A Story of Loss nous plonge dans le quotidien d’un bûcheron qui tente de faire le deuil de son épouse. De ce que l’on sait du jeu (qui doit sortir prochainement au moment où ces lignes sont écrites), il s’agit d’une narration muette, d’un jeu entre souvenirs et tâches quotidiennes, d’un homme qui essaie de se reconstruire. De son côté, Crab God est un jeu de gestion écologique, mettant en avant les problématiques liées à la préservation de l’environnement à travers un gameplay qui mélange god games et jeu de gestion. The Star Named EOS, SpiritFarer, Open Roads… Les wholesome games ont largement investi tous les genres, servant parfois de prétexte à nous raconter une histoire différentes, ou simplement à aborder des thèmes délicats.

the star named eos un wholesome game

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la communauté des Wholesome games a été lancée en 2019, sur Twitter. Le développeur Matthew Taylor a alors commencé à “classer” les jeux en fonction des sentiments de confort, de compassion et de chaleur qu’ils dégageaient (https://wholesomegames.com/#faq). Le phénomène a rapidement pris de l’ampleur, faisant montre d’une véritable demande pour ces jeux bienveillants, doux et cozy. La communauté met d’ailleurs l’accent aussi bien sur des gameplay innovants que sur des récits impactants. 

Schim s’inscrit dans cette mouvance, dans cette volonté de présenter un jeu à la fois riche et bienveillant, cosy, où chacune et chacun pourra s’y sentir bien tout en explorant ses thèmes. C’est à travers ses mécaniques, ses niveaux, ses puzzles, que l’on va saisir les histoires de chaque personnage, y voir peut-être, différents éléments, s’en rapprocher ou les comprendre, et ce, grâce à une narration muette qui laisse une grande place à l’interprétation…

Chut ! Pas un mot !

Une narration muette est, par essence, particulièrement délicate et technique. Que ce soit en jeu vidéo, en bande dessinée, en cinéma ou court métrage, le muet laisse une très grande place à l’interprétation et il est facile de transformer le message originel. En règle générale, la narration muette a plusieurs avantages : laisser lea spectateurices choisir d’y voir ce qu’iel veut ; mais aussi pouvoir se rendre potentiellement accessible aux plus jeunes. Les différents niveaux de lecture de ce type d’œuvres sont d’autant plus nombreux que toustes peuvent y voir ce qu’iels désirent. Si on prend l’exemple de Unpacking (Witch Beam, 2021), toustes ne verront pas de la même façon le fait de ranger son propre diplôme sous le lit dans une chambre très marquée par la présence de son compagnon. 

unpacking un wholesome game muet

Ces petits éléments scénaristiques, qu’ils soient particulièrement visibles ou non, donnent de l’ampleur à la narration. Ils nous laissent nous projeter, nous faire une idée de ce qu’il se passe, souvent à l’aune de nos propres expériences. Ils sont le catalyseur, le reflet, la projection de nos histoires, nous permettant de nous impliquer plus encore dans l’expérience narrative proposée. Parfois, on met du temps avant de prendre la portée de ces éléments d’intrigue. Parfois, ils nous sautent au visage avec force. Dans tous les cas, ils nous font réfléchir, nous intriguent, nous donnent envie de continuer à explorer l’univers proposé.

Pour Unpacking, c’est la mécanique de placement qui permet de se projeter. Quand le jeu vous indique que certains éléments que vous traînez depuis l’enfance ont une seule place, celle au fond d’un placard, cela vous brise le cœur. À travers le rangement, vous découvrez la liberté de votre personnage, ses contraintes, celles qu’elle subit et qui n’ont rien de normal. L’ambiance est joyeuse, mais des éléments font dissonance. De son côté, Inside nous plonge dans un monde sombre, très noir et cruel. Aucun texte ne viendra à votre secours pour comprendre la situation. Juste la cadence plus ou moins rapide de votre personnage, les animations glaçantes de l’arrière-plan, le défilement de l’environnement, toujours vers la droite, vous forçant à avancer encore et toujours sans regarder en arrière. Un peu comme un Limbo, les deux jeux lâchent la bride de votre imagination, mais pour le pire cette fois, car les éléments visuels sur lesquels vous pouvez vous reposer sont plus du registre de l’horreur, de la pire dystopie, rappelant même, pour Inside, les pires pages de La ferme des animaux de Georges Orwell. 

Inside, un jeu narratif muet cruel et inquiétant

Vous vous en doutez, chaque titre muet a sa propre ambiance et son expérience de jeu unique. Journey joue sur la coopération aveugle, vous mettant sur la route d’autres joueureuses sans que vous ayez conscience de s’il s’agit d’une ou de plusieurs personnes croisées au fil des niveaux. Cela induit aussi de nouvelles mécaniques de communication, par le saut, les mouvements de son personnage, le chant. Une autre forme de communication et surtout d’écoute, puisqu’ici aucun mot n’est échangé, mais l’objectif est le même, poussant à la compréhension et à l’entraide, mais aussi dépassant une barrière potentielle de la langue. 

L’expérience vidéoludique muette est une expérience universelle et unique : universelle car compréhensible par toustes ; unique car chaque individu joue de sa propre façon et surtout comprend et se projette à l’aune de son propre vécu. Cela en fait une expérience à la fois plurielle et singulière, dans toute la richesse que peut apporter le jeu vidéo.

Pas une ombre au tableau ?

Revenons à Schim… 

L’introduction du jeu, ainsi que sa première demi-heure, nous laisse envisager un scénario particulièrement intense. Le jeu s’ouvre sur un enfant en train de jouer à sauter d’ombre en ombre. Un jeu universel auquel vous avez aussi dû jouer. À ça et à ne surtout pas marcher sur les lignes présentes au sol. N’est-ce pas ? 

jeu schim wholesome game premier niveau où on apprend les mécaniques

Cet appel à l’enfance nous fait sourire et nous permet aussi de découvrir, dans l’ombre du garçon, la petite créature que l’on va contrôler. Deux yeux blancs sur fond noir, qui n’ont ici rien d’angoissant mais qui sont plutôt adorables, s’accordant à la direction artistique, certes minimaliste, mais apaisante. Cette sensation de douceur vient d’abord des couleurs pastel utilisées pour structurer l’espace : un camaïeu par niveau, dans des teintes beiges, orange douce, bleu pâle, etc. Le tout est souligné par un côté très dessiné de l’environnement : une simple ligne noire (et encore, pas d’un noir intense mais plutôt d’un gris foncé) vient donner ses contours à l’immeuble, à la voiture et aux autres éléments du décor. Seules les ombres sont grandes et profondes. 

La première surprise vient de cet enfant. Alors qu’il est accroupi au sol, dans la position dite de la grenouille, les premiers contrôles apparaissent à l’écran. “Sauter”. Et alors qu’il aurait pu paraître logique que ce soit l’enfant qui saute en appuyant sur la touche… c’est son ombre qui s’échappe et bondit dans celle de la voiture non loin. Une façon habile de nous montrer que le vrai personnage, dans cette histoire, c’est la créature adorable faite d’obscurité et non l’enfant, lui aussi dans le même style graphique que l’environnement. L’occasion aussi de se rendre compte qu’il ne s’agit pas uniquement de bondir d’ombre en ombre et de juste trouver le chemin prédéfini par les développeurs. Une fois dans l’ombre de la voiture, vous pouvez… la faire klaxonner ! L’interaction commence à se faire, vous commencez à saisir les implications de ce passage d’ombre en ombre. Que pouvez-vous faire d’autre ?

jeu schim wholesome game deux adolescents sur des vélos

Mû par la curiosité que cette interaction inattendue vous offre, vous décidez d’explorer. De nombreuses questions se posent et nous sommes dans un jeu muet. L’expérience et la curiosité seront vos alliées dans ce voyage. Jusqu’où pouvez-vous vous éloigner de l’enfant ? Que représente la ligne rouge qui vous relie à lui ? Quelles autres choses je peux faire, dans l’ombre de cet arbre, de cette poubelle… et de ces humains ? Rapidement aussi, vous découvrez que l’environnement est bel et bien en 3D malgré le côté dessiné de sa direction artistique. Tournez autour de votre schim et trouvez les nouvelles voies que vous allez pouvoir explorer. Reste ce fil rouge qui vous relie à l’enfant. Et si…

Bon. Vos tentatives sont pour l’instant infructueuses, mais vous remarquez rapidement que vous pouvez en effet contrôler l’enfant lorsque vous êtes dans le réceptacle laissé vide par votre absence. Redevenez son ombre et continuons notre exploration, voulez-vous ?

jeu schim wholesome game les ombres prennent vie

L’univers de Schim se dévoile ainsi par petite touche dans ce que l’on pourrait appeler son prologue. Dans la cour de l’école, vous remarquez que les autres enfants aussi ont une petite créature qui sautille dans leur ombre. Ce que ne semblent pas avoir les adultes, à moins qu’elles ne se tiennent plus sagement. Les couleurs changent, l’enfant grandit, vous pouvez interagir avec plus d’éléments dans votre entourage direct. 

La première demi-heure de jeu nous plonge dans un monde où on évolue avec notre personnage, où les âges de la vie se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque passage d’une zone à une autre nous fait faire un bond dans le temps, joue avec les couleurs, notre perception de la vie : grandir, rencontrer des gens, s’en séparer aussi. Les plans se suivent et on a presque l’impression de voir se succéder le temps, qui prend une dimension quasiment palpable à travers les évolutions du jeune garçon en homme, parfois même dans la même scène.

jeu schim wholesome game notre schim saute d'ombre en ombre

Les aléas du quotidien, la perte d’un vélo, la pluie, la cristallisation de moments à travers le passage des ombres (et d’une certaine manière du temps) se font de façon fluide et cette première demi-heure de jeu est particulièrement intense. Et puis vous êtes lâchés dans le grand bain. Le scénario s’efface pour laisser place à des puzzles et à des environnements à traverser au gré des ombres et des interactions que vous pouvez avoir avec les différents éléments. Si la suite du jeu perd de sa dimension profonde et narrative, son gameplay, lui, s’étoffe sans pour autant le laisser paraître. Oui, il s’agit toujours de sauter d’ombre en ombre, mais les possibilités offertes par les différents objets vous font envisager le niveau comme une véritable machinerie de réactions en chaîne. 

Bien entendu, au fil des environnements, de nombreuses choses vont évoluer. Il faudra composer avec la caméra pour tourner littéralement les énigmes sous tous les angles. De la même façon, le temps, la nuit, la pluie et le reste peuvent modifier vos alentours et vous mettre à l’épreuve. Survoler le monde dans l’ombre d’un oiseau ? Contrôler un humain ? Vous propulsez avec une pancarte pour sauter plus loin ? Beaucoup de choses sont possibles et c’est à vous d’expérimenter. Tout ce qu’on peut vous dire, c’est que votre schim ne survit pas longtemps en dehors des ombres : un bond tout au plus, et encore il faut être rapide. Sinon, c’est retour à l’ombre précédemment quitté… Alors à vous de vous frayer un chemin dans ce monde que l’on ne perçoit rapidement plus qu’en négatif, en ombres chinoises et déformées…

S’installer et profiter

Schim, comme d’autres cosy games, prennent le parti de nous plonger dans un monde relativement vierge, dans lequel il est facile de se projeter. On est touché par la vie de ce garçon qui grandit sous nos yeux, on s’émerveille des possibilités offertes par notre petite ombre qui est définitivement trop mignonne. La première demi-heure pose les bases et nous inclut dans une histoire universelle et muette, touchante et dans laquelle on finit rapidement par ne plus se soucier que de notre propre curiosité et de notre envie de découverte. C’est cette curiosité qui est vectrice d’émerveillement, de découverte et parfois de ces “et si” un peu absurde mais auxquels les développeurs ont probablement pensé. 

Le jeu nous fait redécouvrir notre âme d’enfant, nous plonge dans ce monde aux teintes pastel et aux ombres vivantes. Un petit théâtre d’ombres qui se meuvent devant nous, qu’on accompagne dans ses pérégrinations et qui nous embarque totalement dans ses découvertes… !

jeu schim wholesome game juste les deux yeux de la créature dans le noir

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