Plantation Simulator vs Horses : Une censure à deux vitesses

Le 13 mai 2026, sortait sur Steam un nouveau jeu de job simulator comme on en voit fleurir depuis plusieurs années. Ce sont des jeux faciles à produire, souvent copié/collé les uns des autres, et trouvant souvent leur public. Autrement dit, une formule peu innovante, mais qui limite les risques. Mais nous ne sommes pas là pour parler des simulateurs de travail. Il y a donc quelques jours, la plateforme de distribution de jeux vidéo en quasi-monopole, Steam, autorise l’ajout à son catalogue d’un certain Plantation Simulator. Le 26 du même mois, Mickaël Newton, chroniqueur pour le média Histoires Crépues entre autres, a proposé à la signature une pétition demandant le retrait de ce jeu. Que se passe-t-il ? Que nous dit cet événement sur Steam ? Revenons sur l’état de la censure du jeu vidéo.

C’est quoi cette merde ?

Tout d’abord, apportons un peu de contexte. La description de Plantation Simulateur vend un jeu de ferme dans lequel, pour faire fructifier ses finances, le joueur doit encourager ses amis virtuels. Le titre du jeu est aussi subtil que son contenu. Une fois en jeu, aucun doute possible : c’est l’apologie de l’esclavage qui est le cœur du gameplay. Le personnage principal, sur la miniature générée par IA et dans la bouillie de pixels en jeu, à l’accoutrement du bon esclavagiste américain pré-guerre de Sécession. Leonardo DiCaprio, dans le rôle qu’il incarne dans Django, est moins cliché. Si encore le problème s’arrêtait là… Niveau gameplay, la motivation se matérialise par des coups de fouet assénés aux “travailleurs” au milieu d’un champ. Au-delà de ça, le jeu est plus que minimaliste. Dans la description sur Steam, on peut lire : “Incarnez le propriétaire déterminé d’une plantation dans Plantation Simulator, une simulation agricole simple mais satisfaisante qui se déroule à l’ère des plantations américaines du New Age. […] Mais ne vous inquiétez pas ! Tout est juste et heureux !” À la sortie du jeu, les personnages que l’on peut fouetter sont racisés, puis quelques jours plus tard, en réaction aux protestations sur les réseaux, l’asset est remplacé par ce qui semble être des femmes en bikini que l’on peut embrasser.

Autant dire qu’on retrouve très facilement tous les ingrédients du troll toxique, raciste et misogyne. Au développement, on trouve un.e certain.e FzzyBzzy qui n’en est pas à son coup d’essai. On retrouve, notamment sur sa page Steam, un certain Crucifier, simulateur de course de condamnés à la crucifixion à l’époque de la Rome antique, ou autre My Pet Femboy, un Tamagoshi de personnes trans que l’on peut maltraiter à souhait. Sur son compte X, qui comptabilise 461 abonnés, la bio annonce le.a créateur.rice des pires jeux connus de l’humanité. Rien de bien intéressant dans les posts qui ne sont que des tentatives de profiter des polémiques que génèrent ses jeux en gardant un sous-texte conservateur et intolérant, pour ne pas dire haineux. La chaîne Youtube du même nom rassemble environ 90k abonnés pour trente vidéos. Active depuis 2012, les premières vidéos servent de book pour de l’animation 2D jusqu’à il y a six ans. Après une pause, l’activité reprend avec des trailers pour les étrons vidéoludiques à venir. Depuis un peu plus d’un an, tous les contenus associés au pseudo FzzyBzzy sont dans la provocation, l’injure et la haine. Rien de bien nouveau sous le soleil d’Internet.

Le.a développeur.euse annonçait, le 24 mai 2026, avoir demandé le retrait de son jeu, ce qui sera effectif le 27 mai.

Que fait Steam ?

Les réactions ne se sont pas fait attendre du côté des joueurs. Posts sur les réseaux et signalements sur Steam n’ont eu aucun impact sur la distribution du jeu. La plateforme la plus populaire au monde reste muette. Sur la page du jeu, nous pouvions noter une évaluation extrêmement négative, principalement due au changement du design des esclaves. Beaucoup déplorent la disparition des personnes noires, ce qui semblait être leur source principale de plaisir dans ce titre à vomir. Mais alors, quelles sont les limites sur Steam ?

En juillet 2025, date à laquelle nous reviendrons, Valve a mis à jour les règles pour les utilisateurs, facilement trouvables, mais aussi les règles de publication, beaucoup plus obscures. Néanmoins, on retrouve les restrictions habituelles concernant la nudité et la pornographie, les logiciels malveillants, la réglementation locale de chaque pays, les NFT, etc. Nous y retrouvons surtout les notions de respect des règles et des utilisateurs. Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, Steam interdit les discours de haine et les contenus offensants, soit deux notions que l’on peut aisément associer à Plantation Simulator et autres jeux de FzzyBzzy.

Du côté des moyens d’action des utilisateurs, Steam les encourage à signaler tout contenu contrevenant aux règles mentionnées précédemment, assurant que l’équipe de modération y prêtera une grande attention et appliquera les sanctions appropriées. Or, aucune action n’a été menée contre ce jeu faisant l’apologie de l’esclavage, du racisme et de la misogynie. Peut-être n’avons-nous pas la même définition du respect. Le.a développeur.euse avoue ne pas comprendre comment son jeu a réussi à passer la validation pour se retrouver entre les mains de n’importe qui, caché derrière une vérification de l’âge qui n’est, en réalité, qu’un épouvantail ridicule.

La censure n’a donc pas fonctionné pour ce jeu, du moins durant les deux semaines d’existence de celui-ci. Steam n’est pas le mauvais élève dans le monde de la distribution de jeux vidéo. Si l’on prend la plateforme Roblox, elle contient bon nombre de créations répréhensibles (éloge des tueries de masse) et comportements problématiques (prédation pédocriminelle). Même les réseaux sociaux sont laxistes au regard de leurs propres règles en se reposant uniquement sur les signalements répétés. Les failles sont bien connues et n’inquiètent pas vraiment la modération.

Le cas Horses

La mise à jour de juillet 2025 du règlement Steam apporte une nouvelle ligne que je n’ai pas citée jusque-là. Le point 15 des éléments à ne pas publier est le suivant : 

“15. Contenu susceptible d’enfreindre les règles et normes établies par les processeurs de paiement de Steam et les réseaux de cartes et banques connexes, ou les fournisseurs de réseaux internet. En particulier, certains types de contenu réservé aux adultes.”

En clair, Visa, Mastercard et consorts gagnent le pouvoir de sélectionner les jeux auxquels nous jouons selon des valeurs qui leur sont propres et qu’ils ne communiquent pas. Pire encore, la formulation laisse entendre que Steam peut agir avant que les processeurs de paiement ne crient au scandale. Pour faire simple, de la censure pour éviter une potentielle indignation de puritains millionnaires. C’est ce que l’on retrouve dans les Etats-Unis de Trump qui interdit certains mots dans la recherche scientifique, “femme” par exemple, pour orienter vers la pensée conservatrice, et ainsi contraindre toutes les tentatives de contre-argumenter.

On pourrait se dire que cette règle, comme les autres, est un principe de précaution pour rassurer des réactionnaires intolérants. Les développeurs du jeu Horses ont rapidement compris que non, puisque leur titre s’est vu privé de publication sur Steam et Epic pour cette raison. Je ne vais pas revenir sur ce cas précis, car Julien Djoubri a déjà fait le travail à l’époque dans un édito à retrouver ici. Mais pour rappel, la production du studio Santa Ragione se veut provocante, choquante, avec de la nudité maîtrisée et de la traite d’êtres humains dans le but d’être alarmant et dénonciateur. Je mets au défi quiconque de trouver trace de pornographie ou de discrimination. On est très loin du troll facile de Plantation Simulator.

La censure est politique

Ces exemples à l’extrême opposé, ont six mois d’écart, mettent en lumière une censure à deux vitesses. Non pas en fonction du contenu, dont l’évaluation est difficilement objective, qui varie d’un jeu à l’autre, mais bien selon le demandeur. C’est d’ailleurs le rôle de l’organisme PEGI. Lorsque la communauté s’insurge pour du contenu discriminant, l’oreille reste sourde. Par contre si un certain Ryan Mclnerney ou Merit Janow, PDG respectifs de Visa et Mastercard, décident qu’un jeu choque leurs petites morales, il sera immédiatement privé de visibilité sur des plateformes qui concentre la grande majorité des transactions vidéoludiques mondiales. Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que ces deux entreprises exercent un monopole (je me répète, non ?) sur les moyens de paiement. C’est-à-dire que perdre un partenariat avec ces mastodontes garantit l’effondrement des plateformes en ligne. Les ingérents s’autodévorent.

C’est flagrant depuis quelques années, les puissants prennent possession de la culture pour y introduire leur message, étrangement, souvent lié à l’extrême droite. En France, on le voit avec la concentration des médias autour de quelques milliardaires. Plus récemment avec Canal+ qui veut censurer les professionnels du cinéma ayant signé une tribune anti-Bolloré et le maire RN de Vierzon qui fait annuler une commémoration de l’abolition de l’esclavage. Nous sommes loin des autorités de régulations qui doivent veiller à la liberté d’expression dans les limites du cadre juridique (là aussi, il y a beaucoup de choses à dire). La censure est devenue le moyen de faire taire ceux qui dérangent les puissants dans leur agenda et leur moralité. Ils tentent de museler la contre-culture, de tout restreindre à une pseudo-bienveillance. Le principe même de la culture est en train de disparaître. 

Que faire ?

Résister est la seule solution. Chez Point’n Think, on l’a dit et redit, encouragez si vous le pouvez ce qui sort de la norme. Ne cédez pas à la facilité de vous divertir sans réfléchir, Steam ne vous surprendra jamais à vous proposer une aberration, un truc bizarre. La culture, le jeu vidéo sont des moyens de résistance à l’aliénation qui nous est servie sur un plateau d’argent. Des sites comme Itch.io ou GOG sont des alternatives accessibles pour consommer le jeu vidéo autrement. Plus l’éventail sera large, plus l’industrie gagnera en diversité et en créativité. Beaucoup de studios observent ce qui sort d’école ou de game jam pour apporter de l’eau à leur moulin. Des petites équipes (comme la deconstructeam) proposent des expériences uniques et marquantes. C’est cette diversité qui permet à des jeux comme Wanderstop d’être une véritable thérapie. Laissez une poignée de décisionnaires choisir à notre place ce qui vaut la peine d’être joué, c’est se condamner à manger jusqu’à vomir la même assiette encore et toujours. Tous les arts ont été confrontés à cette prédation. Toujours, un groupe de résistants a réussi à faire perdurer la diversité, même si c’est dans des cercles bien plus restreints. Il ne tient qu’à nous de refuser un monopole global sans saveur conduisant à un appauvrissement de l’offre, à la précarisation des emplois, à l’automatisation de la production artistique.

Luttez si l’envie vous prend. Donnez de la force à ceux qui militent pour une industrie diversifiée. Des grèves pour permettre de créer dans les meilleures conditions possibles, des festivals qui mettent en avant le jeu expérimental, des textes et vidéos qui tentent d’ouvrir de nouveaux horizons, les occasions de découvrir et de partagées ne manquent pas et ne coûtent pas. Et peut-être qu’un jour, nous regarderons, satisfaits, ce monde que nous avons contribué à créer dans lequel nous prenons un plaisir infini à simplement jouer.

Sources :

https://partner.steamgames.com/doc/gettingstarted/onboarding

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