Planet of Lana | Face à l’horizon

Un discret coup d’œil dans le ciel nous apprend que nous ne sommes pas sur Terre, mais sur une autre planète. Pourtant, dans le village littoral où nous incarnons la jeune Lana, nous ne croisons bien que des humains. Chacun semble vivre en harmonie, chacun a sa propre tâche dans ce petit refuge de bois et de ponts où il semble faire bon vivre. Il y a des rires et des conversations, devine-t-on, mais le langage est incompréhensible et inaudible. La communauté de cette planète vit en toute sérénité et tranquillité, semblant se contenter de l’essentiel pour exister. Bientôt, Lana rejoint sa sœur Elo, reconnaissable à son crâne rasé, orné seulement d’une natte. Un passage rapide dans la forêt nous apprend qu’elles sont orphelines, avec toute discrétion et pudeur, quand elles passent devant deux tombes.

Mais bientôt, l’escapade forestière vire au cauchemar. Des bruits et des tremblements inquiétants résonnent. Dans le ciel d’un bleu pur, sur la terre verdoyante, apparaissent brutalement des machines qu’on pourrait qualifier d’extra-terrestres, tant elles évoquent les créatures mécaniques et arachnéennes du célèbre roman de H.G. Wells, la Guerre des mondes. Et c’est bien une invasion qui se produit : le village est détruit et enflammé, les habitants capturés et emmenés – dont Elo, la sœur aînée de Lana. Celle-ci débute alors une course effrénée en avant pour échapper aux aliens, et tenter de retrouver sa sœur.

L’art de la simplicité

Planet of Lana a été développé par le studio suédois indépendant Wishfully, et sorti en 2023. Dès ses premiers aperçus, le jeu s’annonce dans la lignée de l’héritage d’Inside ou Little Nightmares, puisqu’il est un plaftormer cinematic en 2D, où le personnage se dirige de tableau en tableau, allant toujours vers la droite pour avancer. Mais on est loin de l’atmosphère sombre de ses aînés. Planet of Lana séduit tout de suite avec une ambiance lumineuse, des couleurs éclatantes, une impression d’espaces infinis qu’on perçoit en arrière-plan. La planète de Lana est plus verte et plus luxuriante que la Terre, dont nous sommes bien loin, comme le suggère le sous-titre An off-Earth Odyssey.

Le titre fait également preuve de beaucoup moins de mystères que ses inspirateurs. En fait, on pourrait même dire qu’il n’invente rien, car son gameplay et ses mécaniques de jeu n’innovent en rien. Lana parcourt des tableaux ; elle résout des énigmes à l’aide d’un petit animal-chat croisé sur son chemin, Miu. Les ennemis qu’ils rencontrent ne peuvent être tués : nous ne pouvons que sécuriser notre chemin en faisant diversion, ou au mieux en enfermant la créature quelque part, à petits renforts de die and try, bien moins compliqués que dans un Inside.

Et pourtant, le charme opère dès les premiers tableaux. Dans la beauté de ces plans dessinés à la main, puis animés en 3D, avec cœur. Car Planet of Lana a beau être simple et direct dans sa proposition, c’est aussi de cela qu’il tire sa force. Nous parcourons la planète de Lana avec elle, au-delà du petit village qu’elle a toujours connu et dont il ne reste que des décombres. Nous affrontons des créatures hostiles avec elles, nous espionnons l’ennemi, nous découvrons aussi le passé de cet endroit. C’est à un véritable voyage que nous incite le jeu, nous faisant passer par différentes régions, nous proposant de nous arrêter pour parfois admirer et rêver à la beauté de cette planète. La musique qui nous accompagne, composée par Takeshi Furukawa (The Last Guardian) a tout de la mélancolie d’un passé que Lana n’a jamais connu, de l’émerveillement face à la splendeur du monde, ou de la peur face à cette invasion motivée par des desseins inconnus.

Une odyssée intimiste

Touche par touche, Planet of Lana nous embarque dans son univers, avec une candeur qui ne s’embarrasse ni d’interface, ni de dialogues. En choisissant la simplicité et le strict minimum d’interactions – les personnages ne communiquent que par des mots et onomatopées peu compréhensibles – c’est une invitation à l’immersion que le titre nous propose. À un attachement immédiat pour ses protagonistes. Le lien sororal entre Elo et Lana est perceptible rapidement, tout comme celui qui se crée quand Lana rencontre Miu. L’adorable animal – ressemblant à un chat – la suit tout du long, lui permettant de résoudre des énigmes, de faire diversion, d’accéder à certains passages. Une entraide et une complicité qui fonctionnent forcément dans les deux sens, car Lana doit aussi veiller à ce que Miu survive face aux ennemis ou puisse la suivre dans des décors parfois immergés d’eau, l’animal ne pouvant nager. Ainsi, Miu peut recevoir l’instruction de rester à certains endroits pour actionner des mécanismes au bon moment, ou encore se cacher puis apparaître pour attirer un ennemi. Il en naît une affection immédiate, et pour nous, comme dans Neva, un attachement encore plus accentué pour eux deux du point de vue du joueur. On se retrouve à protéger Miu qui devient notre compagnon de route, celui qui nous permet de ne pas nous sentir seul, de ne pas nous décourager. Car après tout, Lana n’est encore qu’une enfant, isolée de sa communauté, de sa famille, qui se retrouve à affronter des robots destructeurs.

Lana face à l'un des robots-aliens du jeu, en compagnie de Miu à ses pieds, petit animal chat. Ils sont dans une lande verdoyante avec au fond une forêt et un horizon d'un bleu pur, et l'alien les contemple du haut d'un rocher.

Le charme du jeu vient de sa simplicité, comme nous l’avons déjà dit. Trop simple, pourrait-on dire : c’est oublier que cette qualité a toutes les chances de susciter l’universalité chez les joueurs et joueuses. La quête de Lana a tout d’un voyage initiatique tel qu’on l’entend traditionnellement. Une situation de départ dans un paisible village, harmonieux avec la nature ; un élément perturbateur avec l’arrivée des aliens ; l’apparition d’un adjuvant en la présence de Miu, qui aide l’héroïne à évoluer, grandir et affronter ses peurs. Puis nous avons de nombreuses péripéties en explorant la planète à travers plusieurs décors ; la résolution finale avec la révélation d’un secret et un boss final ; et enfin la situation finale, presque similaire à celle initiale, mais apportent encore bien plus d’harmonie et de cohabitation qu’auparavant. Lana en ressort elle-même plus forte, transformée, plus hardie et débrouillarde. L’innocence s’est transformée en expérience. Le voyage a été profondément fondateur.

Ce jeu fascine et touche. Cela ne tient pas forcément au développement des personnages, qui sont assez unilatéraux malgré leurs liens solides, mais à la structure de son histoire qui nous rappelle immanquablement les contes de notre enfance, qui nous entraîne dans une recette connue, mais exécutée avec amour et soin. Il est idéal pour découvrir le jeu vidéo, mais aussi pour se replonger dans un univers qui nous rappelle à quel point le domaine vidéoludique est source d’émerveillement, de fascination et de voyage. À quel point une direction artistique imaginée avec autant de détails et de lumières nous attire, proposant des nuances lumineuses et vibrant de vie.

C’est aussi la découverte de cette planète qui ressemble à la Terre sans l’être, et dont la nature est riche de l’absence d’urbanité. Littoraux, forêts, cavernes, déserts, galeries souterraines, succession d’îles et de rivages… Tout cela est d’une beauté qui donne encore plus envie d’explorer l’endroit, de comprendre les strates de son histoire par les squelettes ou peintures murales parsemées ici et là. Au-delà de la quête pour sauver Elo et les autres habitants, Lana est amenée à redécouvrir et surtout à comprendre sa planète de naissance, loin des limites de son village.

Le sens de l’émerveillement

Planet of Lana procure quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps dans un jeu vidéo, malgré le côté novateur de Blue Prince ou la magnificence poétique de Clair-Obscur: Expedition 33, deux titres très récents. Quelque chose qui me semble particulièrement relié aux jeux indépendants : le sense of wonder, ce sens de l’émerveillement si courant dans la littérature de science-fiction. Quand, face à une nouvelle planète, une nouvelle galaxie, le héros ou l’héroïne – comme les lecteurices – sont saisis de joie, d’émerveillement, voire de vertige face à l’univers créé. Cette sensation de découverte et d’exploration de l’inconnu, je l’ai ressentie devant Journey, par exemple. En nous faisant vivre l’intrigue à travers la fuite d’une jeune fille, Planet of Lana nous incite à renouer avec une candeur enfantine et innocente, vierge de préjugés, pour mieux regarder l’environnement qui nous entoure.

Car, en allant jusqu’au bout de l’histoire, on peut comprendre un certain message écologique qui veille à la préservation de la nature de cette planète unique et précieuse. À comprendre comment technologie et humanité peuvent vivre ensemble, loin de la simple survie mécanique. C’est aussi pourquoi chaque tableau est aussi beau, donnant à percevoir chaque petit détail des paysages, leur horizon infini – aidé par le côté cinematic platformer -, leur apparente tranquillité dérangée par l’arrivée des « robots ». La limpidité du ciel invite à l’évasion, la profondeur d’une nuit étoilée, à l’introspection. La forêt, les plaines ou les rivages incitent à nous émerveiller devant cette nature. Les squelettes d’immenses créatures sur les rivages rappellent l’évolution de la vie, la succession des créatures et êtres sur cette planète idyllique. Ses galeries souterraines, plus sombres et boueuses, évoquent des espèces d’animaux qui se révèlent dangereux, par peur et par esprit de survie, plus que par méchanceté. Et il y a ce passage particulièrement mémorable, hanté par la chanson Horizons de Siohban Wilson, musique qu’on retrouve au générique de fin.

Une scène clef du jeu avec Lana et Miu contemplant le désert, avec les robots-aliens au loin. Malgré le danger en arrière-plan, le désert est magnifique avec sa couleur orangée et terre.

C’est le moment où Miu et Lana prennent enfin un temps de pause dans leur course effrénée, au milieu du désert, alors que le soleil se lève. Ce n’est qu’à cet instant que les deux protagonistes s’arrêtent pour contempler le paysage, son immensité, sa beauté. L’aube resplendit en teintes de rose et d’orange, annonçant un jour nouveau. La musique magnifie cet instant de contemplation, la voix de la chanteuse se faisant aussi douce que nostalgique, reflétant les pensées de notre protagoniste. Une tonalité plus lointaine et futuriste résonne aussi, rappelant à quel point nous sommes loin de la Terre, dans un univers futuriste qui n’est pas le nôtre, qui peut être hostile et menaçant. Mais la douceur de Siohban Wilson apaise ce ressenti, pour laisser place au sentiment d’être chez soi, et aussi de contempler ce monde avec fierté et humilité. Si le titre est Planet of Lana, c’est tout aussi bien parce que ce monde est le seul que l’héroïne connaisse, mais aussi parce qu’au fil de son voyage, elle a fini par l’adopter, se l’approprier, en vaincre les dangers, découvrir ses secrets enfouis, et finalement en apprécier toute la beauté.

« I’ve crossed a thousand lands
To find what I could stand
And all over the whole wide world
There’s still so much more to hold

Will I find my way home?
I’ve crossed this map all alone
Will I find my way home?
I’ve opened all the horizons »

Planet of Lana est un jeu dont la simplicité est omniprésente, permettant autant aux novices qu’aux joueurs et joueuses expérimenté(e)s de s’y retrouver. Son odyssée intimiste, ses personnages et leurs interactions attachantes nous ramènent à l’enchantement des contes et à un voyage tourné aussi bien vers l’épique que l’introspection. Il est de plus doté d’une magnifique direction artistique, emplie de vie, de couleurs, d’un profond hommage à la luxuriance de la nature et sa sérénité – une inspiration des studios Ghibli, selon Whishfully Studios. Mais ce qu’en tant que joueuse, j’en retiens surtout, c’est ce sense of wonder dont les jeux indépendants ont le secret, cette sensation de se retrouver face à un univers à explorer, à admirer, familier et lointain à la fois, qui nous fait vivre tant de l’aventure que de l’émerveillement, avec un cœur et une volonté sensibles qu’on ne retrouve pas toujours dans les titres actuels.

On voit Lana et Miu sur une falaise, au-dessus d'un lac et d'une petite plaine. L'horizon semble s'étendre à l'infini.

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