Game of Faune : Comment Bug Fables transforme un lopin de jardin en un univers crédible ?
Quand vous étiez jeunes, imaginiez-vous des histoires avec les insectes que vous observiez ? Personnellement, j’aimais les regarder, surtout les abeilles. Et même si j’adore toujours les observer, je ne leur prête plus ces grandes aventures, pas plus qu’aux oiseaux. Tout est plus logique, certains diraient plus sinistre. Et même si l’âme de l’enfant demeure dans cette curiosité, elle ne s’abandonne plus à cette crédulité.
Mais prenons le temps à nouveau. Imaginons un jardin. Et dans ce jardin à peine plus grand que quatre mètres carrés, des royaumes d’insectes. Des intrigues politiques, de la diplomatie, de la technologie dans un monde où chaque pierre est une colline, chaque filet d’eau une rivière, chaque fontaine un océan. J’en ai parlé dans de précédentes analyses ici et ailleurs, mais crédibiliser un univers animal est souvent compliqué, puisque les développeurs doivent parfois tordre la réalité pour le bien de leur univers ou de leurs mécaniques. Mais contrairement à des Endless Ocean ou à des Alba où l’animal est un prétexte à une aventure, le jeu Bug Fables, sorti en 2019 par Moonsprout Games, construit son intrigue et contourne la notion de crédibilité de son univers grâce à l’utilisation de son propre matériel de base. Plus variés, plus petits mais surtout plus simples à réunir en un seul endroit, les insectes offrent une plasticité qui permet de justifier la présence d’espèces issues de différentes contrées, aux coutumes, spécificités ou mœurs distinctes. Si le pourquoi de l’existence du monde de Bug Fables n’est jamais réellement mentionné, le jeu laisse place à l’interprétation d’une aventure se déroulant dans un monde post-apocalyptique où les humains ont disparu. Un insectarium renversé aurait permis à toutes les espèces de Bugaria de se réunir, établissant les peuples et les règles du monde.
Bugaria a ainsi un passé antérieur, immortalisé par de nombreux récits et légendes, un passé récent évoqué dans les conservations de tous les jours mais surtout un présent avec ses habitants, ses Royaumes, sa technologie, son économie, et ses relations politiques tendues. Ces dernières sont catalysées par la montée en puissance du tyrannique Royaume Guêpe et par la recherche éperdue du fameux artefact millénaire mentionné plus haut, l’Arbrisseau Éternel, dont la puissance semble démesurée. C’est à la suite de la fortuite découverte d’un fragment de l’un d’entre eux que Vi, Kabbu et Leif, nos trois protagonistes, sont mandatés par la reine des fourmis Elizant pour retrouver les morceaux restants. La « Team Snakemouth » va alors devoir parcourir l’entièreté du royaume de Bugaria pour percer les mystères de l’objet, entre devoir et soupçons.

Si cette prémisse doublée de cette esthétique papier vous rappelle au bon souvenir de la série Paper Mario, c’est bien normal. Bug Fables s’en réclame comme un des héritiers directs, dans sa narration, son rythme et sa structure. Mais qu’à cela ne tienne, le jeu est bien loin d’être un copier/coller de la série de Nintendo, parvenant à transcender l’original. Transcender est le terme, Bug Fables, derrière ses décors cartonnés et sa quête en apparence simpliste, est en effet un jeu exceptionnel. Si je ne vais pas plus m’attarder sur tout le bien que je pense du titre (achetez-le), l’une des grandes qualités du jeu est de parvenir à créer un ensemble entomologique cohérent.

Et tout cela commence par notre triumvirat de protagonistes composé de l’adolescente Vi, du vingtenaire Kabbu, et du trentenaire (enfin presque) Leif qui les rejoindront un peu plus tard. Chaque personnage a un design particulier sur lequel je reviendrai mais aussi une couleur particulière et un tempérament singulier qui permet non seulement de les identifier directement mais aussi de les faire évoluer durant toutes l’aventure dans une alchimie que j’avais encore rarement vu. C’est par leurs yeux que le joueur va découvrir l’univers de Bugaria et toutes les synergies qui y opèrent, faisant d’eux bien plus des ambassadeurs au sens médiéval du terme, que des explorateurs. Le jeu se retrouve baliser en chapitre, chacun d’entre eux permettant de découvrir une nouvelle contrée et l’ensemble de ses systèmes.

Par exemple, le chapitre 3 amènera Vi, Kabbu et Leif à visiter le point névralgique de la technologie du continent, la Ruche des Abeilles. Son architecture plutôt futuriste contraste fortement avec les briques de jus de pommes qui deviennent des maisons et les fourchettes qui deviennent des ponts de fortune dans la région en contrebas . On y prête finalement assez peu d’attention mais l’univers du titre est d’une cohérence chirurgicale. Si vous êtes curieux, le télescope situé à l’entrée de la Ruche permet de révéler toute la diabolique logique des développeurs. Une logique où les bateaux en plastique pour aller sur une île qui est pneu de voiture côtoient les lectures douteuses des uns, les tournois de cartes et les malédictions des autres. Certains diraient “facile”, reste qu’il fallait y penser, et rendre le tout crédible.

Dernier de crédibilité, les insectes ( et apparentés) bien sûr. Mar, l’un des développeurs du jeu, est en effet un grand passionné d’entomologie et ses nombreuses connaissances lui ont permis de consolider son univers avec de nombreuses petites originalités. Et cela commence avec notre trio dysfonctionnel, à un détail près. Vi, Kabbu et Leif appartiennent toutes à une espèce différente. Vi est une Abeille européenne tandis que Kabbu est un Scarabée bousier dont l’espèce est Phanaeus index tandis que Leif un magnifique Iotaphora admirabilis, un papillon asiatique qui n’a pas de nom équivalent en français. En réalité, l’appartenance à une espèce réelle a été imaginée rétroactivement pour Kabbu et Leif, ce dernier étant à la base rouge. En parlant de Kabbu, l’incroyable corne qu’il possède dans la vie réelle peut creuser assez facilement le sol, ce qui influence les compétences du personnage, tant en exploration qu’en combat.
Si parfois il ne s’agit que de simples réflexions de design comme celui du secrétaire Artis qui reprend la morphologie de la Mante orchidée, certains détails sont plus subtils encore. Le jeu s’amuse par exemple de Seb et Madeleine, Seb étant une Cigale et Madeleine…une Guêpe tueuse de Cigales ! Plus tardivement dans le jeu, la Team Snakemouth va devoir affronter une Scolopendre géante, une créature mythique des terres reculées. L’une de ses attaques possède la capacité de vous empoisonner, un comportement que l’on a découvert très récemment et de manière bien macabre quand un enfant de 4 ans est mort après avoir été mordu par l’une d’entre elle en 2014, alors que l’insecte de 30cm était piégé dans une canette de soda. Dernière anecdote, l’un des autres boss du jeu, le Tidal Wyrm, un ver génétiquement modifié aurait dû être en réalité un Sand Lion (ou Fourmilion en français), mais cela ne correspondait pas à l’environnement karstique imaginé par les développeurs.
Inversement, ces derniers ont été obligés de prendre de grandes libertés en jouant sur la suspension d’incrédulité des joueurs. Un boss, une Araignée Paon, joue par exemple des Maracas tandis que les Madesphy (des sortes de chenilles) ont été rendues plus hideuses dans le jeu qu’elles ne le sont dans la réalité ! La question de leur locomotion s’est également posée et c’est finalement la bipédie qui a été choisie pour représenter les insectes. Seuls quelques-uns restent sur leurs six membres, peut-être une volonté de caractériser une certaine ancestralité. Mais l’exemple le plus intéressant vient peut-être des insectes plongeurs qui possèdent scaphandre, masque et tuba. Dans la réalité, les insectes ne respirent pas par la bouche mais par de nombreux orifices présents sur l’abdomen que l’on nomme stigmates (pas tous). Autrement dit, pour être cohérent, les développeurs auraient dû inventer un système de bulle autour du corps de l’animal, ce qui aurait interrogé le joueur quant à sa fonction.

Bien sûr, je ne vous ai raconté qu’une fraction de ce qui rend Bug Fables exceptionnel, tant dans le traitement entomologique de son univers que son univers lui-même. Il s’agit d’un jeu clinique dans son approche et toute personne voulant réaliser un jeu impliquant des animaux devrait se pencher sur son exemple, sans oublier toutes les subtilités que peuvent impliquer un autre univers animal. Faire de même que Bug Fables mais avec des oiseaux demanderait par exemple de bien considérer les différences d’environnements entre les espèces et l’amplitude de la taille, du 5cm du Colibri d’Anna au 3m 50 d’envergure de l’Albatros hurleur ! Et tout ça, c’est déjà sans imaginer d’univers cohérent pour y intégrer vos animaux et les faire participer à une grande aventure. Même sans cela, je vous recommande Bug Fables. On a beaucoup parlé de Clair Obscur cette année. Ce fut mon Clair Obscur de 2020 les violons en moins. Et cela fait cinq ans que j’attends son remplaçant.
Et bon anniversaire Bug Fables ! Le temps passe vite !
Et merci également à la magnifique Hisha qui m’a guidé dans l’écriture de cette chronique ! J’espère qu’elle vous a plu, et si c’est le cas, n’hésitez pas à la partager ! Rendez-vous le mois prochain ^^








