Bye Sweet Carole et la corruption du merveilleux
Il y a deux ans, Bye Sweet Carole a été révélé au grand jour. Un jeu qui semblait flirter avec l’horreur et un style graphique rappelant les vieux films d’animation Disney tels que Blanche-Neige ou Cendrillon. Autant dire que la proposition a fait mouche auprès des joueurs et joueuses. Il faut dire qu’on n’a pas l’habitude de ce genre d’expérience, même s’il y a toujours eu une certaine attirance de l’horreur pour la déformation d’univers qui paraissent accueillants et mignons comme tout. Notre intéressé du jour n’échappe pas à la règle et c’est ce qui l’a mis sur le devant de la scène.
Il y a une autre raison derrière l’attente de Bye Sweet Carole et elle vient de son créateur, Chris Darril. Les férus de survival horror connaissent probablement ce nom, ou du moins certaines de ses œuvres passées. Pour cause, c’est à lui que l’on doit la duologie des Remothered : Tormented Fathers et Remothered : Broken Porcelain. Des titres qui, s’ils n’ont pas fait l’unanimité, maniaient tout de même avec précision le sentiment de malaise qu’un jeu d’horreur peut produire, mais également l’hommage à leurs pairs des années 90 et 2000.
Effectivement, Chris Darril se plaît à s’inspirer de titres comme Haunting Ground, Rule of Rose ou Clock Tower pour renforcer le facteur horrifique de ses jeux, et par la même occasion saluer ces monuments du survival horror. Cela avait fonctionné pour Remothered, et forcément, en voyant la première bande-annonce de Bye Sweet Carole, on n’a pas pu s’empêcher d’y penser. Alors, sans plus tarder, sautons ensemble dans le trou du lapin blanc et allons voir ce qui vous attend en ses tréfonds.

Bienvenue à Bunny Hall
Tout commence par une pauvre petite fille malchanceuse qui se retrouve à devoir faire le ménage au sous-sol de son école car elle s’est endormie en classe. Lana Benton est rêveuse et isolée des autres filles de l’établissement, toutes orphelines. Sa seule lumière au bout du tunnel, c’est Carole Simmons. Du moins, c’était Carole, puisque cette dernière a mystérieusement disparu, ne laissant presque aucune trace derrière elle. Que lui est-il arrivé ? Est-ce qu’elle est partie de son propre chef ? Lana est hantée par ces questions et se sent abandonnée. Pour ne rien arranger, une mystérieuse entité maléfique s’immisce dans la vie de la jeune fille dans un but bien précis : la tourmenter.
Voilà la terrible situation à laquelle vous êtes confronté au début de Bye Sweet Carole. Il va falloir démêler le mystère de la disparition de notre amie Carole, tout en évitant les nombreux dangers qui se mettent en travers de notre chemin. Car oui, non seulement Lana n’a presque pas d’alliés, hormis une jeune femme du nom de Joséphine et un bonhomme loufoque assez spécial, mais elle doit en plus faire face à des monstres qui se sont infiltrés dans l’orphelinat. Il y en a deux sortes : d’abord, les humains qui cherchent à maintenir le status quo d’un monde aveugle et hostile aux droits de la femme. Puis, des créatures tout droit sorties d’un conte de fées destiné à ne pas faire dormir les enfants. De quoi nous faire questionner sur la véracité des événements auxquels on assiste.

Le jeu oscille entre la triste réalité, un monde patriarcal qui ne laisse aucune place à l’émancipation de la femme, et la fiction malfaisante, nous faisant constamment douter de ce qu’on est en train de vivre. Avons-nous vraiment affaire à un monde onirique qui s’est immiscé dans le nôtre ? Avons-nous perdu la tête ou est-ce que Lana se confronte bel et bien à des créatures issues de ses pires cauchemars ? La narration parvient à perturber le joueur lui-même à l’aide de transitions abruptes qui nous donne la sensation qu’une ellipse s’est produite, et que les dernières heures de jeu ne sont jamais arrivées. Enfin, si, mais dans l’esprit de Lana. On se sent ainsi impuissant, car comment aller chercher de l’aide si on doute de la réalité ce qu’on traverse ?
En fait, en jouant avec nos émotions de la sorte et avec celles de Lana, le titre de Little Sewing Machine nous met en face de l’un de ses thèmes principaux : la corruption d’un univers féérique, la déformation d’une magie qui sert normalement à faire rêver et fuir les problèmes du quotidien.
La face cachée d’une esthétique enfantine
En effet, tout dans ce jeu a vocation à nous immerger dans un monde à la sauce « Disney des années 30 » comme bon nombre de personnes ont pu le remarquer avec les bandes-annonces. D’où l’importance de la direction artistique qui est ici unique en son genre, offrant à l’expérience cette esthétique toute mignonne et innocente. On s’attend donc à rencontrer du merveilleux sur fond d’une histoire douce amère, qui s’accompagne de son lot de dangers. Pour le dire autrement, on sait pertinemment que le but de Bye Sweet Carole n’est pas de nous effrayer, mais plutôt de nous proposer un univers qui nous semble familier et chaleureux afin de le distordre pour instiguer le malaise. En ce sens, c’est une véritable réussite et on est happé sans problème par les malheurs de Lana.
Plus on avance, et plus on se dit que la situation ne pourrait pas être pire pour la petite fille. Pourtant, le jeu ne cesse de renchérir jusqu’à l’explosion, nous montrant qu’il peut toujours monter d’un cran supplémentaire. Certes, il n’y a pas d’effusions de sang en veux-tu, en voilà et beaucoup d’éléments horrifiques sont suggérés. Toutefois, c’est justement ça qui est puissant. Sauf rares exceptions, Bye Sweet Carole laisse travailler notre imagination et nous met la boule au ventre en nous faisant penser à ce qui pourrait s’abattre sur la pauvre Lana. C’est un mécanisme efficace qui s’aide de la direction artistique d’apparence enfantine. La patte graphique tranche avec le ton du jeu, et c’est ce qui la rend si appréciable et marquante.

De plus, le titre ne se contente pas d’adopter un style rappelant un vieux Disney. Il va également reprendre quelques clichés des anciens longs-métrages de l’entreprise et les remanier, disons, à sa façon. Par exemple, de prime abord, Lana peut faire stéréotype de princesse Disney fragile et incapable de se débrouiller seule. Fort heureusement, elle se développe au-delà de cette première impression et finit par devenir un personnage attachant et courageux. Ce n’est pas le seul cas de figure et Bye Sweet Carole aime jouer avec cette appréhension des clichés pour mieux nous surprendre, ce qui est une touche bienvenue.
Cependant, il ne faut pas croire que les vieux Disney sont la seule matière de référence pour Bye Sweet Carole. Il y a un autre élément qui pèse dans la balance, à savoir les survival horror des années 90 et début 2000.
Bonjour, douce madeleine de Proust
Comme on l’a déjà expliqué plus haut, Chris Darril est un grand amateur d’horreur vidéoludique. Cet amour du genre, on l’a ressenti dans Remothered qui nous a plongés dans une histoire qui n’a pas manqué de refaire surgir les traumatismes causés par Haunting Ground en 2005. Et on le ressent aujourd’hui dans Bye Sweet Carole. Alors oui, les expériences sont drastiquement différentes, mais ça ne l’a pas empêché de rendre hommage à des franchises qui l’ont probablement inspiré dans la création du jeu. L’esprit de l’une d’entre elles est d’ailleurs particulièrement présent ici.
Si on est un peu habitué au survival horror des années 90, on remarque vite que Clock Tower semble avoir eu une certaine importance dans la création de Bye Sweet Carole. Pour des raisons logiques, je vais passer les détails sur l’histoire puisque l’idée n’est pas de gâcher le plaisir de la découverte. On note tout de même que le cadre du récit, un orphelinat de jeunes filles qui va être en proie au chaos, n’est pas sans rappeler plusieurs jeux d’horreur de l’époque comme Rule of Rose ou Clock Tower. Bien que le contexte soit un poil différent pour ce dernier.

Ce qui va nous intéresser ici, c’est le gameplay. Outre le positionnement de la caméra en vue de profil qui peut faire venir en mémoire celui de Clock Tower, c’est la structure de Bye Sweet Carole sur laquelle il faut se pencher. Lana n’a pas les moyens de faire face à des créatures surnaturelles, et elle va donc devoir se cacher ou fuir. Le jeu se découpe ainsi en plusieurs sections où, de temps à autre, un ennemi en particulier va nous chercher dans une zone bien précise. S’il nous trouve, la musique s’affole, notre personnage panique et il faut se dépêcher de le semer et de trouver un endroit où se réfugier. Cette façon de procéder est sans nul doute une sorte de clin d’œil à la formule de Clock Tower, sans être un simple copier-coller.
Le jeu conserve son identité, et il va l’affirmer à moult reprises. Par exemple, Lana obtient rapidement la capacité de se transformer en petit lapin. Cela lui permet d’obtenir de nouvelles capacités et surtout, des moyens inédits pour échapper aux griffes de ses assaillants. De cette manière, on reste dans le thème de l’esthétique de Bye Sweet Carole, qui flirte avec l’ancien cinéma Disney, mais on a en plus de nouvelles mécaniques de jeu. Cela ne veut pas dire que c’est toujours un succès, et il y a des imperfections comme celles touchant l’IA ou le sound design qui viennent parfois entraver l’appréciation des qualités du jeu, mais ce sont des petits détails comparé au reste du contenu.

Bye Sweet Carole est tout ce qu’il a pu promettre d’être : il nous plonge dans un univers rappelant les vieux Disney, le corrompt, et transforme ainsi l’atmosphère élégante, séduisante, en quelque chose de plus monstrueux, de plus vicieux. En parallèle, le jeu injecte çà et là des références à des franchises qui ont participé à construire le survival horror, Clock Tower étant la plus flagrante. Ce n’est jamais forcé, au contraire, ça s’intègre de manière fluide dans l’expérience, et ça fait son petit effet sur les vétérans. D’une manière générale, l’aventure de Lana est prenante, son périple parfois touchant, et même s’il y a quelques ratés au niveau du gameplay, ça n’enlève rien au charme du jeu. Il ne reste plus qu’à vous lancer, vous aussi, dans cette quête pour retrouver cette douce Carole.
