Winter Burrow – Survivre à l’hiver
Quelques visuels suffisent parfois à nous tenter pour découvrir un jeu indépendant. C’est le cas avec Winter Burrow (le terrier d’hiver), jeu de survie cosy créé par le studio danois Pine Creek Games. Qu’il s’agisse d’un jeu de survie et de mini-gestion, genre auquel je ne suis personnellement pas habituée, a été un argument supplémentaire pour s’y lancer, avec l’envie de se laisser surprendre. Winter Burrow est aussi sorti en novembre 2025. N’est-ce pas le moment idéal pour se plonger dans un jeu où l’hiver règne, où il est question de survivre au froid ambiant, pour ensuite mieux retourner chez soi, près d’un feu de cheminée ?
Une petite souris au cœur de la forêt
Tout débute par un petit prologue en illustrations aussi délicates que douces-amères. Notre petite souris a grandi dans la nature, apprenant à pêcher, à cuisiner et à construire, avec ses parents. Ceux-ci décident de partir en ville pour y faire leur trou ; malheureusement, ils mourront d’être exploités à la mine. Voilà qui donne le ton, les illustrations enfantines contrastant avec un début de récit douloureux. Notre souriceau décide alors de retourner dans la forêt et de vivre dans son terrier d’enfance, loin des lumières d’une ville oppressante. Mais le terrier tombe en ruine depuis son abandon…
Notre petite souris va devoir retrousser ses manches et reconstruire sa maison d’enfance, à l’aide de sa tante Betulina, qui vit toujours à quelques pas de là. Mais notre héros doit aussi réapprendre à vivre avec la rudesse de la nature : affronter le froid, cultiver des champignons pour ne pas mourir de faim, et ramener des matériaux pour aménager son nouveau chez-soi. Cela signifie explorer, ramasser des ressources et savoir quand revenir à temps pour ne pas mourir de froid.

Les bases de survie du jeu sont ainsi posées. En surveillant des barres en bas à gauche de l’écran, nous devons faire attention à la santé de notre petite souris (qu’on renouvelle en mangeant ou en dormant), à sa faim (récupérable avec des champignons trouvés en chemin ou en cuisinant des plats consistants), à son énergie (elle s’essouffle après des efforts), et surtout à sa résistance au froid. Cette dernière barre ne se remplit qu’en mangeant certains aliments, comme des noisettes ou du thé, ou alors en se réchauffant auprès d’un feu, notamment au terrier. Quand elle devient faible, des flocons de gel envahissent peu à peu votre écran, signifiant que la fièvre et l’évanouissement ne sont pas loin.
Rendre son terrier plus confortable et accueillant pour le retour de ces escapades n’est pas le seul but du jeu. Notre petite souris est amenée à découvrir tout le territoire autour d’elle, à rencontrer ses différents habitants, à sauver sa tante des griffes d’un hibou. Il est aussi question d’accomplir des tâches pour les personnages, chacun traînant une histoire mélancolique ; et même de préparer le Solstice d’hiver avec des vêtements et des meubles festifs, permis par le DLC rajouté au jeu en décembre. Le tout, à hauteur de souris. Et c’est bien ce qui fait tout le charme âpre et tendre à la fois du jeu.
Une survie entre mécaniques de gameplay et naturalisme
Il peut paraître étonnant de lire ici et là dans différentes interviews, que la première inspiration du directeur créatif, Benjamin Salqvist, est le jeu de survie 7 Days to die. Mais un 7 Days to die qui aurait été transposé dans le petit monde animalier de la forêt, un tournant original, là où ce titre propose certes crafting et collecte de ressources, mais en devant survivre à des zombies. L’autre argument en faveur de ce changement singulier pour un jeu survival, c’est le fait de proposer quelque chose de plus doux, plus abordable, tout en gardant ce même type de gameplay. Surtout pour un public qui, avec les années, ne souhaite plus forcément stresser à la moindre barre de vie vide et profiter pleinement d’un jeu sans tout recommencer.

En effet, dans Winter Burrow, vous êtes amené à explorer pour trouver des ressources, construire, tout en faisant attention à vos différents indicateurs de vie et de santé. Mais si jamais l’une des barres tombe à zéro (et celle de résistance au froid tombera forcément, celle-ci étant la plus rapide à se vider), pas de game over fatal. Ici, la souris s’évanouit dans le froid, perd les objets trouvés en cours de route et est ramenée au terrier pour passer une nuit de sommeil. À vous de retrouver ensuite vos biens en revenant sur vos pas.
La collecte d’objets, via un inventaire dédié qui grandit au fur et à mesure des aptitudes développées, suit également la logique d’un jeu de survie et gestion traditionnel. On ne peut pas prendre un nombre infini de ressources, aussi faut-il doser ce que l’on ramène de nos errances dans la forêt, et réfléchir à où aller pour trouver tel type de bois ou de baie. En effet, le territoire de Winter Burrow est organisé, selon Benjamin Salqvist, comme un véritable écosystème cohérent et réel. Certains champignons ne poussent ainsi que dans la région des pins, là où on les trouve habituellement dans la nature. Les différents fruits trouvés dans le jeu sont toujours comestibles à l’état naturel, et les recettes s’inspirent d’une cuisine vraisemblable : ragoûts de champignons et de viandes d’insectes, biscuits aux noisettes, brochettes de champignons, confitures de baies…
Une fois cette première idée posée, Benjamin Salqvist s’est ensuite davantage tourné vers un autre jeu de survie, Don’t Starve, pour trouver d’autres inspirations. L’aspect 2D du titre, qu’il a reporté sous forme de 2D isométrique dans Winter Burrow, lui convenait en effet davantage qu’un monde ouvert.

Un soin particulier est apporté aux différents personnages croisés. Dans la version anglaise du jeu, les animaux avec qui l’on discute sont un écureuil (Gnawtusk), notre tante souris (Betulina), deux grenouilles (Bufo et Pollywog), un hérisson (Moss) et une taupe (Willow). Chaque prénom est un clin d’œil à la véritable nature du protagoniste : Gnawtusk signifie plus ou moins « molaire rongeuse » et se renomme en français Quenotte. Benjamin Salqvist révèle dans une interview que Betulina prend son prénom du nom scientifique du rongeur siciste des bouleaux, sicista betulina. Bufo a également le nom scientifique du crapaud, bufo bufo, qui devient en français Anoure, du nom de l’ordre des amphibiens sans queue dont les grenouilles. Pollywog (têtard) devient Batra issu évidemment de batracien. Moss a le nom d’une mousse en forme de coussinet évoquant un hérisson, transposé en français par Bryale, une autre mousse avec des fleurs composées de petits pics. Enfin, Willow devient Saule en français, à la fois traduction littérale et peut-être clin d’œil à la taupe héroïne du livre Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.
Ainsi, l’aspect important de survie et de gestion a été influencé par d’autres titres emblématiques du genre, reprenant des éléments de gameplay attendus tout en les transposant au monde animal, accessible à une petite souris. Les ennemis les plus forts sont ainsi des araignées, des fourmis ou des scarabées. On construit des chaises, tables et lits à partir d’éléments naturels : bois de pin, fibres de lin, touffes de fourrure, soie d’araignée… Winter Burrow apporte toutefois un côté plus chaleureux et moins définitif en termes de défaites, symbolisé par ce terrier vers lequel on retourne sans cesse. D’abord en suivant les traces de pattes de souris laissées derrière nous, pour nous guider et avec l’aide de notre mémoire ; puis avec une mini-carte rajoutée avec le DLC du Solstice d’Hiver.

Un récit empreint de conte et de poésie hivernaux
L’aspect illustré de Don’t Starve a peut-être été aussi ce qui a orienté le style de Winter Burrow vers une direction artistique plus illustrée, évoquant à la fois les imageries des contes d’enfants du XIXe et du XXe siècle et un style d’aquarelle numérique. Il n’est pas étonnant que Benjamin Salqvist évoque ainsi dans ses influences graphiques et littéraires, David Petersen et Kenneth Grahame.
Ainsi, Le Vent dans les Saules (paru en 1908) est sans aucun doute la référence la plus directe à laquelle on peut penser en jouant à Winter Burrow. Ce classique de la littérature jeunesse raconte les aventures de quatre animaux vivant près d’une rivière anglaise, dont une taupe et un crapaud, célébrant l’aventure, l’amitié, la nature et la chaleur du foyer. Ce sont les thèmes que l’on retrouve aussi dans le jeu : notre petite souris se lie d’amitié avec les différents animaux rencontrés, les aide à résoudre leurs problèmes doux-amers : une incompréhension filiale entre Anoure et Batra quand celle-ci grandit, relater à Saule les évolutions de la forêt, retrouver l’ami perdu en forêt de Bryale, sauver Betulina des griffes d’une chouette et l’aider à reconstruire son terrier… Des problèmes d’animaux, prenant leur sens dans cette rude saison qu’est l’hiver, où le froid, le manque de nourriture ou l’hibernation, la migration, peuvent amener à fragiliser cet écosystème. Quand les différentes quêtes sont résolues, parfois de façon amère, la vie va alors de l’avant, avec une nouvelle sagesse, une nouvelle expérience de vie.
Benjamin Salqvist cite également l’influence de David Petersen, né en 1977, auteur américain de comics dont la série Légendes de la Garde met en scène des souris anthropomorphiques dans un contexte médiéval, amenées à se défendre et à guerroyer pour protéger leurs cités. L’épique est transposé au monde des souris, avec une mise en avant du courage face à un monde immense, à hauteur de souris…comme dans Winter Burrow. La patte graphique de Petersen a également sans doute inspiré Benjamin Salqvist dans sa propre direction artistique. On peut aussi faire le parallèle avec les illustrations originales du Vent dans les saules par Ernest H. Shepard, (dessinateur également de… Winnie l’Ourson !) ou des illustrateurs classiques pour enfants du XIXe et XXe siècle comme Arthur Rackham (1867-1937) ou Beatrix Potter (1866-1963).


Cette direction artistique, héritée des contes mettant en scène des animaux anthropomorphes, rend l’expérience de Winter Burrow poétique. Le jeu a ses aspects plus sombres : les dangers encourus par cette faune, la rigueur de la saison hivernale, la ville source de maladie et de pression, le fait de ne pas se savoir immortel mais livré, à chaque seconde, aux dangers de la nature et des éléments. On trouve même, ici et là, des cadavres d’animaux qu’on peut recouvrir de cairns avec respect. Mais cette mélancolie qu’on trouve dans le jeu, par l’environnement ou le récit émotionnel des personnages, est contrebalancée par ses graphismes très empreints d’aquarelles, par ses lignes claires, ses palettes de couleurs tantôt hivernales, tantôt chaleureuses, notamment lorsqu’on retourne dans son terrier. La réalité est âpre, le monde extérieur se révèle dangereux. Peut-être que cette amertume est aussi un écho des contes danois, connus pour leur cruauté mêlée de poésie, mettant en scène des personnages populaires plutôt que royaux, et souvent caractérisés par une atmosphère hivernale.
Mais le petit univers de notre souris est aussi empreint de magnifiques paysages, qu’on peut contempler avant de retourner chez soi, en sécurité et au chaud. C’est comme se blottir sous un plaid, dans son salon, alors qu’au-dehors la pluie ou la neige tourbillonnent : le sens du cosy game par excellence. Notre terrier devient notre refuge, abritant nos lumières du Solstice, nos meubles en bois de chêne ou de bouleau, nos lits et fauteuils aux couleurs chaudes et accueillantes. Les décors et dessins de Winter Burrow transmettent cette douceur qui contraste avec l’expérience de survie. Une tendresse qui n’est pas sans rappeler les illustrations des livres pour enfants, donnant encore plus au jeu son essence de conte animalier.

Et la musique ? Subtilement douce et enjouée, ponctuée de petites mélodies aussi délicates que les pas d’une souris. Le danois Andreas Busk propose une bande-son qui reflète parfois le danger et l’inquiétude du monde extérieur, qui accompagne nos escapades avec une tonalité aventureuse. Si on y trouve de la mélancolie douce, on y ressent aussi une volonté de poursuivre malgré les difficultés – ce qui est au cœur même du jeu. Le sound design n’est pas à oublier : il est difficile de ne pas s’émerveiller un peu devant les petits bruits de souris des personnages, qu’il s’agisse de soupirs de fatigue en allant dormir, de bruits de cuisine ou de sons enjoués quand il s’agit de manger. La bande sonore a son rôle de force tranquille, donnant encore plus de quiétude et d’immersion au jeu.
Conclusion
Cinq ans de travail ont été nécessaires au studio Pine Creek Games pour achever Winter Burrow et proposer ce jeu de survie cosy au public. S’il ne se révèle pas d’une grande difficulté – et est peut-être même une très bonne introduction au survival game – il surprend par son contraste entre la douceur de la direction artistique, toute poétique et enfantine, et ses thèmes parfois mélancoliques et âcres. Toutefois, il ne se montre jamais réellement punitif en dépit de ses mécanismes de survie et de gestion. Winter Burrow s’inscrit dans la tradition du récit animalier, avec ses personnages animaux anthropomorphes, faisant écho à ses inspirations littéraires et graphiques telles que Le vent dans les saules. Son gameplay et son écosystème même sont pensés à hauteur de souris, nous faisant plonger dans une nature cohérente et ambivalente. Et, assurément, on trouve avec lui l’un des meilleurs jeux wholesome à faire en ce début d’année 2026. Son ambiance hivernale donne envie, à son tour, de trouver refuge chez soi, auprès d’êtres chers ou de ses animaux de compagnie, pour profiter de leur présence et de se calfeutrer, à l’abri d’une nature aussi belle que parfois dangereuse.
