Pie in the Sky : Le Cassican flûteur fait son making of – Game of Faune

 Il fuit. Pour sa propre vie. Il pédale de plus en plus vite, prenant tous les risques pour semer celui qui le poursuit. Derrière lui, une étrange ombre s’agite, tournoie, avant le piquer et de disparaître. Mais cette disparition n’est qu’un leurre. Car l’ombre revient. Et lui, pédale de plus en plus vite. À travers la campagne, il n’a aucun refuge. Il est condamné à pédaler, encore et encore, pour échapper à l’ombre. Mais elle revient. Comme un éclair, elle cisaille les airs pour le piquer à l’arrière du crâne avant de s’éloigner et de fondre à nouveau sur sa proie. Encore, et encore. Et le supplice perdure. Perdure. Jusqu’à ce qu’enfin, l’ombre se décide à s’évaporer. Il a réussi. Épuisé, il descend de son vélo pour reprendre son souffle. Jamais il n’oubliera ce jour. Celui où il est devenu un véritable Australien.

Crédits : TMR Queensland

GAME OF FAUNE – ÉPISODE 6


Généralement, dans les jeux vidéo, la représentation animale passe par un chapelet d’espèces et les mécaniques de jeux intercèdent entre elles. Mais il arrive parfois que des développeurs se consacrent à un animal ou deux en particulier. Cette consécration se justifie souvent par des nécessités mécaniques qui sont dépendantes et indépendantes de l’animal choisi. Cette dualité étant complexe à comprendre, permettez moi d’en développer un exemple.

Dans Banjo Kazooie, un jeu de plateforme 3D sorti en 1998 sur Nintendo 64 développé par le studio Rareware, le joueur incarne à la fois Banjo, un ours, et Kazooie, une oiselle (et oui, c’est le féminin d’oiseau). L’un des pouvoirs de cette oiselle est de voler à partir de plaques prédéfinis dans le niveau, ce que Banjo ne peut pas. Ainsi, la nécessité mécanique est dépendante d’un groupe d’animaux en particulier, les oiseaux, mais aussi indépendante au sein de ce groupe car le design de Kazooie n’a pas d’influence sur sa capacité de voler. Si Kazooie était un aigle, un Colibri géant (espèce qui existe vraiment au passage) ou une espèce imaginaire du nom de Breegull (ce qu’elle dans le jeu), Kazooie aurait de toute façon était affublé de cette caractéristique de voler.

Rare (Rare, Rare, Banjo Kazooie, haha) sont donc les jeux à tirer parti des caractéristiques uniques des animaux, notamment comportementales. Et c’est en regardant des oiseaux tournoyer dans le ciel en rentrant de son travail que Mark Smith, développeur solo australien et créateur du studio Monster Lab Games, eu l’idée de développer un jeu autour d’un oiseau au comportement si singulier : le Cassican flûteur. Cet oiseau d’une quarantaine de centimètres extrêmement intelligent de la famille des Étourneaux (même si son nom anglais est « Australian Magpie » (Pie Australienne)) est, en effet, responsable d’une véritable psychose quand vient sa période de reproduction. Si nous étions en France, la presse titrerait invariablement « Une scène digne des oiseaux d’Hitchcock » à chacun des faits divers où l’oiseau est impliqué.

Crédits : Evan Lipton

En effet, pour défendre ses progénitures, les Cassicans n’hésitent pas à attaquer tout intrus franchissant un certain périmètre et c’est ainsi que chaque année, plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’Australiens sont victimes de « Swooping » (Houspillage en français). Le site Magpie Alert qui recense toutes ces attaques en a dénombré pas moins de 5 000 en 2025, un chiffre en constante augmentation mais sans doute très déficitaire puisque le répertoire est sans doute incomplet. Environ 1/10ème de ses attaques se termine par des blessures qui sont forte heureusement très très généralement superficielles. Reste que des drames peuvent se produire comme ce fut le cas en 2021 lorsqu’une femme a chuté par terre avec son nourrisson. Le houspillage n’est pas unique au Cassican puisque d’autres oiseaux le pratiquent, souvent entre eux. Il est en revanche exceptionnel de par sa quantité et de son expansion dans cette population, même si sa présence est selon les ornithologues très exagéré.

En 2024, Mark Smith se lance donc dans la création d’un jeu autour du Cassican . S’il s’est chargé des graphismes, du design et de la programmation du jeu, il fut aidé d’un ami pour la musique et de l’éditeur indie.io pour la partie marketing et QA. « J’ai cherché [dans un premier temps] si quelqu’un d’autre avait déjà créé un jeu basé sur la même idée, mais je n’en ai trouvé qu’un seul, qui était en 2D. J’ai donc décidé de faire évoluer le concept vers un jeu d’action sportive en 3D » me confie-t-il dans un surprenant échange. En effet, je m’attendais en lançant Pie in the Sky à trouver des inspirations issues d’Untitled Goose Game ou encore Just Crow Things pour nommer les « simulateurs » de chaos aviaires. Mark s’est en réalité en grande partie inspiré de… Tony Hawk : Pro Skater, ce qui peut sembler étrange dans un premier temps, mais évident par la suite.

Dans chaque niveau de Pie in the Sky, vous avez trois minutes pour accomplir un maximum d’objectifs loufoques et faire le meilleur score avant la fin du temps imparti. Pour cela, il vous faudra percuter les gens et mettre un bazar monstrueux allant du carambolage sur l’autoroute à l’inondation d’un parc. Réussir un certain nombre de ces objectifs gonflera votre score et vous permettra même de passer au niveau suivant. Ces objectifs se distinguent en deux catégories : La première sera constituée de missions présentes à chaque niveau comme la récupération des lettres S W O O P, le fait de donner la leçon à certains garnements en les couvrant de fientes, et même de nourrir vos petits en ramassant frites et sandwichs éparpillés dans votre territoire. Les autres missions seront elles, dépendantes du lieu dans lequel vous êtes. Dans le premier d’entre eux, le quartier résidentiel, il vous sera demandé de détruire des boîtes aux lettres ou de renverser les poubelles. Sur le littoral, vous devrez détruire les châteaux de sable ou surfer la vague. Vous l’avez compris, le jeu ne se prend jamais au sérieux d’autant qu’il vous sera possible de « Pimp Magpie » avec couvre- chefs et lunettes ou d’augmenter ses statistiques en trouvant des points de compétences plutôt bien cachés.

Si certains objectifs sont carrément burlesques, Mark s’est aussi énormément inspiré de faits réels. Le troisième niveau, le match de footy, ce sport autochtone improbable entre football américain et rugby (pour moi, français, ça ressemble à ça), s’inspire de personnes qui ont réellement été attaquées lors de rencontres. Même chose pour le niveau avancé du skatepark. Pour le côté folklorique, Mark a aussi rajouté un objet brillant à retrouver dans chaque niveau. Une référence à la curiosité de l’oiseau attiré vraisemblablement par tout ce qui brille, comme un écho au comportement de la Pie bavarde que l’on trouve en Europe, inspirant Hergé et Rossini. Il aura fallu attendre 2014 et une étude de l’université d’Exeter pour démontrer que l’oiseau était davantage néophobe (c’est-à-dire qu’il avait peur d’approcher/toucher/manipuler des objets inconnus) plutôt que curieuse de la brillance. La croyance reste pourtant tenace et ce n’est pas les différents témoignages affirmant le contraire qui permettront de faire changer cela.

Enfin, si vous prêtez attention au détail du jeu, il vous sera possible de voir des cyclistes portés des casques à pointes. C’est effectivement l’une des méthodes qui a été trouvée pour éloigner les oiseaux. D’autres subterfuges consistant à utiliser un parapluie (sans le faire tourner) à porter des lunettes de soleil à l’arrière du crâne ou dessiner des yeux pour simuler la vision d’une personne sont également utilisés pour tenter de mettre en déroute les oiseaux. Parmi les victimes préférées des Cassicans, on retrouve effectivement les Cyclistes. Les oiseaux se montrent en effet plus agressifs en fonction de la vitesse de leur cible et c’est pour cela qu’il est recommandé de descendre du vélo pour réduire les chances d’attaques dans les quartiers où les oiseaux pourraient se montrer dangereux. Le cycliste Remco Evenpoel fut par exemple l’une des cibles d’un Cassican en septembre 2022 alors qu’il s’entraînait pour le championnat du monde de cyclisme sur route se déroulant dans la ville australienne de Wollongong. L’histoire ne dit pas si cette attaque l’aura galvanisé mais il remportera ce championnat devant le français Christophe Laporte.

  • Un Match de Footy où l'objectif est d'éliminer l'équipe adverse. 

Par ailleurs, l’un des meilleurs conseils qui est donné et de rester stoïque face aux actions de l’oiseau et de ne pas faire de mouvement brusque comme le rappelait Mark « Je pense que les gens oublient que si vous êtes gentil avec elles et que vous les siffler, elles se souviennent de votre visage et ne vous attaquent pas. En tant qu’Australien, j’ai été attaqué de nombreuses fois. Je vois mes enfants se faire attaquer sur le chemin de l’école et la plupart des membres de ma famille et de mes amis ont probablement aussi été attaqués. Selon l’endroit où vous vivez, c’est assez courant. » Un autre conseil officieux serait d’avoir… des cheveux comme le rapporta Emma Glenfield dans une étude très sérieuse qu’elle a menée à l’âge de… huit ans. Elle a en effet découvert que les personnages chauves ou très faiblement chevelus avaient plus de chance de se faire attaquer que les autres…

Pourtant, malgré la terreur que cette période de l’année peut représenter pour les Australiens, le Cassican flûteur est un oiseau extrêmement apprécié. Il a même été élu en 2017 oiseau de l’année par ces mêmes Australiens qui, de l’extérieur, semblent atteint du syndrome de Stockholm. « Je les aime sincèrement » me rapporte Mark dans notre échange par mail « Je pense que la plupart des gens les apprécient parce qu’ils sont mignons et qu’ils sont des animaux australiens très particuliers. Ce sont des oiseaux très intelligents, curieux et amicaux la plupart du temps, et ils ont aussi un chant magnifique. » Un chant, ou plutôt un sifflement qui vous pourrez vous aussi apprécier puisqu’une touche dédiée vous permettra de faire carillonner votre oiseau. Ici, pas de bande son prise sur internet, mais un humain, Mark Muscat dit « The Magpie Man », reconnu pour ses talents d’imitation. « Il a découvert le jeu sur les réseaux sociaux et m’a demandé s’il pouvait participer à une campagne de promotion croisée. J’ai pensé que ce serait une bonne idée d’intégrer ses échantillons vocaux dans le jeu, et depuis, nous sommes restés en contact. »



Enfin, Pie in the Sky n’est pas qu’une affaire de Cassicans puisque d’autres oiseaux viendront se joindre à la fête pour vous donner des petites astuces ou pour résoudre certaines missions. Ainsi, il est possible de discuter avec un Pélican à lunettes ou l’infâme ouvreur de poubelles en série (si si !), le Cacatoès à huppe jaune. Des oiseaux très particuliers et triés sur le volet qui laissent néanmoins quelques regrets à Mark, ironique «  Je voulais aussi inclure un casoar, mais cela aurait peut-être transformé le jeu en jeu d’horreur. »

Crédits : Ondrej Prosicky|

Merci à vous d’avoir lu ce nouvel épisode de Game of Faune ! N’hésitez pas à le partager s’il vous a plu et un grand merci à Mark Smith pour sa disponibilité et sa sympathie !N’hésitez pas à vous procurer/wishlist Pie in the Sky !

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