Monster Hunter : C’est quoi un « Prédateur Apex » ? – Game of Faune

Escorté par quelques membres de la tribu, vous voilà à pénétrer dans l’antre de ce village perdu entre deux contreforts. Et alors que vous descendez de votre monture aviaire, vous êtes subjugués par la décoration des maisons. Même si elles ne sont faites que de pierres de boues, elles sont magnifiquement décorées de gemmes d’un pourpre éclatant. Ces gemmes sont partout. Répartis en cercles concentriques sur les murs, les portes ou pendu en carillon dans les allées, à tinter sous le vent. Un bruit unique, qui vous interpelle. En discutant avec des villageois, vous comprenez que ce ne sont pas tant les couleurs qui sont importantes en ces pierres que leur son. Les Cantagemmes, tels qu’on les appelle dans ce village de Kunafa, ne servent pas qu’à repousser les esprits. Elles repoussent également les attaques des monstres qui semblent paralyser par le bruit de ces clochettes. Pourtant, ce ne sont que des pierres…

GAME OF FAUNE – ÉPISODE 5

SUCCESSION OF THE LIGHT

On dit souvent que la nature est un équilibre. Mais il est très difficile de matérialiser tout cela concrètement. Alors en science, on fabrique des pyramides. Et dans ces pyramides écologiques, on classe les êtres vivants en fonction de leur « importance » dans le milieu qu’ils fréquentent. On y trouve tout d’abord à la base, bien que pas toujours représentés, les décomposeurs comme les champignons ou les vers de terre. Comme leur nom l’indique, ils vont permettre la décomposition et le recyclage de matière organique, qui est produite grâce aux producteurs primaires et secondaires, catégorie qui regroupe toutes les plantes. Viennent ensuite les consommateurs de cette matière organique, c’est-à-dire les animaux. Dans l’ordre, les petits animaux comme les insectes, puis les herbivores, les carnivores et enfin, ceux qui régissent sur toute cette pyramide, les Superprédateurs, ou Prédateurs Apex. Ça, c’est la théorie. Mais dans la réalité, il existe bien plus d’éléments et tous ces éléments interagissent entre eux dans ce que l’on appelle des Réseaux Trophiques. Des interactions qui dépendent du climat, de la géographie, de la biodiversité, de la qualité des sols et de milliers de paramètres qu’il est très important de ne pas dérégler. 


Reste que les pyramides écologiques et les réseaux trophiques sont des notions très importantes dans la série Monster Hunter. Les équipes de développement de cette série de Capcom accordent depuis une vingtaine d’années, et au gré des avancées technologiques, des cadres de plus en plus tangibles pour l’établissement de leurs écosystèmes. Dernier grand effort en date, l’ajout d’un système saisonnier tripartite entre abondance, transition et déclin dans le dernier épisode de la série, Monster Hunter Wilds. (même si en réalité, un système similaire avait été introduit dans Monster Hunter Dos sur PS2). Outre des changements esthétiques majeurs dues à des météos différentes, ces cycles vont rythmer la vie de chaque créature, des oiseaux reproducteurs, aux grands herbivores migrateurs, jusqu’à l’arrivée des grands Superprédateurs, ceux qui règnent sans partage sur leur territoire. Ceux qui ce sont le mieux adaptés aux conditions difficiles pour être couronné. Dans Monster Hunter Wilds, ils sont quatre à se partager le laurier. Le Rey Dau, zébrant dans les tempêtes de sable à qui appartient nos fameuses cantagemmes (ou fulgurites), l’Uth Duna, grosse baleine de la forêt écarlate, nageant lors des pluies torrentielles, le Nu Udra, céphalopode plus agile, se glissant dans les couloirs ardents du bassin pétrolier tandis que l’impressionnant Jin Dahaad lézarde dans sa cathédrale de glace. Ils partagent donc tous le titre de « Prédateur Apex », dénomination utilisée en jeu pour caractériser leur importance au sommet de la chaîne alimentaire.

JOURNEY TO THE TRUTH

Mais qu’est-ce que réellement, un Prédateur Apex? Et est-ce que la définition qui s’y appliquerait pourrait correspondre à nos créatures dans Monster Hunter? Disons que…c’est compliqué. Car le concept même de Prédateur Apex (ou Superprédateurs (ou Prédateur Alpha) demeure aujourd’hui encore ambiguë si bien que plusieurs équipes de scientifiques se sont risqués de proposer une définition. Tout le monde semble en tout cas à peu près s’accorder sur deux points : le premier est que le Superprédateur n’a pas de prédateurs (ce qui est de moins en moins considérés) et qu’il permet une régulation de la densité de proies et des « prédateurs secondaires » ou « Mésoprédateurs » plus petits. Mais au-delà de ça, la définition devient multi-facettes. Tantôt, elle implique que ledit Superprédateur ait un faible taux de reproduction, tantôt qu’il doit posséder un gigantesque domaine vital (lieu dans lequel l’animal vit et où il peut subvenir à tous ses besoins) ,et certains scientifiques proposent même une notion d’autorégulation ou un rôle d’Espèces Ingénieures. Les espèces ingénieures sont capables par leurs actions, de maintenir, métamorphoser, voire détruire leur environnement. Un exemple typique à prendre serait celui du castor qui établit des barrages, modifiant les débits des eaux. Mais quel est le rapport entre un prédateur, ses proies et la transformation de son environnement ? Voyons-en un exemple fascinant.  

Absent pendant soixante-dix ans, le Loup a été réintroduit dans le parc de Yellowstone en 1995. Cette action a permis le déplacement des populations de cerfs qui, sans prédateurs pour les réguler, pouvaient brouter librement empêchant les plantes et les arbres de se développer. Cette migration a donc permis à la végétation des gorges et des vallées, là où les cerfs étaient les plus vulnérables, de s’épanouir et aux oiseaux de venir dans ces nouvelles forêts. Ces forêts ont à leur tour réduit l’érosion des berges ce qui a eu pour conséquence de rendre plus étroits les cours d’eau circulant dans le parc. Le retour des futaies a aussi induit le retour de notre fameux castor qui, en construisant des barrages, favorisa le retour de toute une nouvelle faune, mais aussi le changement du cours des rivières, les rendant moins turbulentes, et créant davantage d’étangs et de rapides. Et tout ça, en à peine 20 ans. Voilà, entre autres, pourquoi la réintroduction du loup, sujet de grande discorde en France, est aussi fondamentale dans notre environnement. La nature est un équilibre, et Yellowstone en est peut-être le plus fabuleux exemple.


Toutefois, certains scientifiques n’accordent que peu d’importance à cette notion. Elle n’a, selon eux, aucun fondement biologique et il s’agit tout au plus d’une manière de communiquer un concept sur le papier. Car si on s’éloigne de l’échelle classique, on peut être amené à trouver des Prédateurs Apex qui brisent la plupart des conventions. Si l’on prend l’exemple de la Libellule, cité comme un Superprédateur chez les insectes, le domaine vital de l’animal peut paraitre minuscule face à celui d’un Lion. À l’inverse, la portée de la lionne de 2 à 3 lionceaux est ridicule face aux quelques 1500 oeufs que peut pondre la Libellule !! Autre exemple, des chercheurs ont opposé en 2006 deux poissons dans un lac canadien, un Touladi et un Achigan à petite bouche qui a été introduit pour une petite expérience. Et il s’est avéré que l’Achigan a supplanté le Touladi qui a perdu sa place de Prédateur Apex et qui a du adapter son régime alimentaire en conséquence jusqu’à ce que l’Achigan soit retiré du lac.

THE CONGREGATION OF FEARLESS

Revenons-en donc à Monster Hunter. Car même si la définition reste vague et imprécise (et on va y revenir), une bonne majorité des Prédateurs Apex de la série semblent cocher bien des cases que nous avons évoquées. Il régule les proies et les Mésoprédateurs des différents lieux, il possède un domaine vital extrêmement important (généralement l’intégralité d’une zone), et dans certains cas, il sont même responsables de la transformation de leur environnement. On peut même imaginer que la notion d’autorégulation entre dans la définition avec l’apparition des monstres « Alphas suprêmes », dans les épisodes les plus récents de la série, représentant les individus les plus coriaces. Mais il y a un problème. 

Comme l’histoire de notre Touladi et notre Achigan, Il arrive de temps en temps que d’autres monstres usurpent sporadiquement la place des prédateurs endémiques de la région. Le Deviljho ou l’Arkveld par exemple sont des monstres voraces et sans pitié qui terrorise le monde à chacune de leurs apparitions, capable de terrasser des monstres extrêmement imposants, y compris les Apex de leurs régions respectives. Ils sont en faibles nombres, ont un domaine vital qui peut être immense (ces monstres se rencontrent généralement sur plusieurs cartes) et ils sont suffisamment imposants pour que la question de leur caractère d’ingénieurs écologiques soit évoquée. La même réflexion pourrait être apportée à une catégorie d’animaux encore plus extraordinaire : les Dragons Anciens. Ces créatures mythiques sont notamment capables d’induire des changements majeurs dans l’écosystème, mais leur caractère de prédateur ne doit pas être pris à la légère, tant les zones se vident des monstres lorsqu’ils y sont repérés. Toutefois, il y a là encore des exceptions .Le Kirin par exemple, Dragon Ancien manipulant la foudre, n’a pas la morphologie d’un prédateur et il est même la proie d’un monstre qui n’est lui-même pas un Dragon Ancien, le Rajang, qui puise sa puissance de la corde du cheval zébrant le ciel.

Le Deviljho, le « dévoreur de mondes »

Et tout cela permet de mettre en évidence la principale utilité des « Prédateurs Apex » dans la série. Elle est est avant tout un outil pour les développeurs. Un outil qui permet dans un premier temps de créer et de stabiliser leur univers, puis de justifier une montée en puissance nécessaire par la boucle de gameplay et le scénario du titre. Même s’il n’a pas toujours dit son nom dans la série, le « Prédateur Apex » est clairement identifié dans chaque épisode, que cela soit son apparition sur la jaquette ou les diverses discussions et rencontres réalisés au sein du jeu. Le joueur sait quel est sa cible. Les développeurs s’amusaient d’ailleurs parfois de cela en confrontant le joueur très tôt face à lui, pour le mettre dans l’inconfort et le défier. Et même si la saga Monster Hunter est connue et reconnue pour son application de systèmes biologique plus ou moins complexe, reste que la frontière entre la réalité et le jeu est loin d’être confondue.

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