Essai - L'Attaque des Titans, un cycle de haine infini

L’Attaque des Titans, un cycle de haine infini

L’Attaque des Titans est un nom que nous avons tous entendu ou lu au moins une fois au cours des dernières années. C’est un phénomène qui dépasse de très loin le cadre parfois restreint de l’animation japonaise. Véritable raz-de-marée populaire, l’œuvre de Hajime Isayama a embarqué dans son sillage plus de 100 millions de spectateurs et de lecteurs. Elle a su atteindre les esprits d’individus qui n’ont d’habitude que très peu d’intérêt pour les mangas japonais. Lors de ma découverte de ce récit, je m’inscrivais pleinement dans cette catégorie de personnes. Il m’était alors impensable d’imaginer que je finirai par faire l’analyse d’une oeuvre comme l’Attaque des Titans. Je n’avais pas particulièrement de mépris intellectuel pour ce pan de la culture japonaise, mais il est vrai que j’ai toujours eu cette appréhension à l’idée de découvrir les histoires majeures adaptées de mangas, effrayé par la longueur de certains des récits qui cumulent parfois des centaines d’épisodes. Grâce à l’insistance d’un ami, qui n’a eu de cesse de me dire que l’histoire allait à l’essentiel, et que les tenants et aboutissants étaient dans la tête de l’auteur, je fus rassuré à l’idée de ne pas avoir à embarquer pour une épopée interminable. Je faisais alors la découverte de la tragédie d’Eren Jaeger.

Que ce soit par sa patte artistique, son intrigue ou sa mise en scène, L’Attaque des Titans est une œuvre hors du commun, qui a rapidement su se faire une place de choix dans tous les cercles de discussion autour de la pop culture. Il n’est pas exagéré de dire que c’est l’un des univers qui a le plus déchaîné les passions de cette dernière décennie, aux côtés de Game of Thrones. Ce succès n’est pas uniquement le fruit du hasard ou d’un bon alignement des étoiles. Tout découle de Hajime Isayama et de sa grande maîtrise des procédés narratifs. Si son style de dessin ne sera jamais porté aux nues comme celui d’un Kentarō Miura, peu d’écrivains peuvent se targuer de savoir raconter une histoire avec autant de talent que le natif d’Ōyama. Il se distingue notamment par sa capacité à distiller fréquemment des indices au cœur d’éléments qui semblent anodins, alors qu’ils sont cruciaux quant à la tournure que la narration va prendre. La grande majorité d’entre eux semblent ne pas vraiment avoir de sens lors du visionnage, et ne nous sautent au visage que lorsque les révélations d’intrigues nous sont faites. C’est en cela qu’il est très intéressant de revisionner l’œuvre tant tout s’emboîte à la perfection. Une bonne histoire doit comporter son lot de secrets, et le créateur de l’Attaque des Titans l’a très bien compris. C’est pour cela qu’il nous fait vivre un enchaînement de mystères entremêlés afin de nous maintenir dans une tension permanente, car chaque résolution mène à d’autres questions.

L’Attaque des Titans est un récit impitoyable qui nous prend à revers en nous révélant ses véritables enjeux, ainsi que sa thématique principale, quand nous pensons enfin voir le bout du tunnel. En faisant la découverte du monde hors des murailles, ceux qui pensaient être les derniers rescapés de l’espèce humaine apprennent que l’humanité a continué de prospérer, et qu’elle entretient une haine profonde pour le peuple des murs. Nous ne sommes alors plus dans une lutte post-apocalyptique contre des êtres monstrueux, mais dans une profonde réflexion sur le cycle de la haine et de la violence qui gangrène l’entièreté de l’histoire de l’humanité. L’œuvre d’Isayama établit des parallèles clairs avec l’histoire de notre monde, donnant aux dernières batailles une esthétique de Seconde Guerre mondiale, tout en liant l’expérience endurée par le peuple d’Eren aux atrocités commises envers les Juifs européens du XXe siècle. En partant de la simple tragédie d’un enfant qui perd sa mère, l’auteur japonais nous fait vivre les affres d’une guerre millénaire, entretenue par le ressentiment et l’incapacité à dialoguer. Le récit s’évertue à nous montrer que la vérité absolue n’existe pas et que tout est question de point de vue. L’humanité est passée au crible, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus décadent. Une question nous reste alors sur les lèvres : En se donnant corps et âme pour sa cause, ne prenons-nous pas le risque de devenir l’esclave de notre propre liberté et de perpétuer ce cycle infini de haine et de ressentiment ?

La tragédie d’un enfant

L’Attaque des Titans suit le destin de l’humanité qui, après avoir été décimée par des monstres géants, se retire à l’abri dans son dernier royaume, protégée par trois grands murs circulaires de plus de cinquante mètres de haut. Les derniers rescapés du genre humain vivent dorénavant de façon rudimentaire, dans une époque à l’apparence médiévale. Au bord de l’extinction, ils sont contraints de rester retranchés dans leur espace fortifié. Au-delà des murs, les meutes de géants sanguinaires arpentent les vastes territoires des régions environnantes. L’humanité est en quelque sorte enfermée dehors, condamnée à une forme de captivité précaire, dépossédée de sa liberté. Le premier épisode nous immerge dans cette réalité en nous faisant adopter le point de vue d’Eren Jaeger, un jeune garçon qui vit dans le quartier de Shiganshina avec sa famille, et ses meilleurs amis, Mikasa Ackerman et Armin Arlert. C’est un enfant rêveur, désireux d’explorer le monde extérieur, dont la curiosité a été attisée par les fables d’Armin qui ne cesse de lui faire la lecture d’un ouvrage sur les étendues sauvages qui composent l’entièreté de la planète. Pour le jeune Jaeger, la vie à l’intérieur des murs est équivalente au fait de vivre comme du bétail qui attend patiemment son tour d’être conduit à l’abattoir. Il est persuadé que son destin est de poser les pieds sur les vastes déserts de sable et de glace dont parle le livre de son camarade.

Ces rêves d’aventures sont malheureusement balayés dès le début de l’œuvre, car un titan de près de soixante mètres de haut, qui sera surnommé le Colossal, parvient à faire une brèche dans le mur d’enceinte de Shiganshina. Il est accompagné d’un titan de taille plus modeste, mais dont la peau semble recouverte d’une cuirasse, ce qui lui vaudra d’être surnommé le Cuirassé par les autorités humaines. Leur attaque inexpliquée vient mettre un terme à un siècle de répit pour l’humanité. Des hordes de titans prennent alors d’assaut le quartier et se livrent à un véritable bain de sang. Le jeune Eren assiste à la mort de sa mère qui se fait dévorer sous ses yeux par un de ces géants qui affiche un sourire carnassier. Comme d’autres habitants du quartier, il est contraint de fuir dans une autre zone fortifiée. Le garçon rêveur et innocent laisse place à un être traumatisé et rongé par la haine. Il est habité par un seul désir : éradiquer les titans de la surface de la terre. Après plusieurs années de vie en tant que réfugié, il rejoint les rangs de l’armée avec ses deux amis et une ribambelle d’autres adolescents. L’œuvre d’Isayama utilise alors certains codes du Shonen, genre qui exige souvent de nous faire vivre les histoires par le prisme d’individus très jeunes, pour nous mettre face au concept d’enfants-soldats. D’une certaine façon, toute l’histoire du manga s’approprie à sa manière la citation de Paul Valery.

La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas.

Paul Valery
Eren en larme qui hurle en regardant sa mère se faire dévorer
Eren face à la mort de sa mère

Eren Jaeger est l’âme de cette histoire. Il incarne toutes ces enfances qui ont été brisées au contact de la cruauté de notre monde. En cela, il est un personnage difficile à analyser, car il n’est pas monolithique. Si l’impact des titans sur sa vie a piétiné son essence, le moment où il découvre que l’humanité n’est pas éteinte hors des murs est un nouveau choc. Il fait l’expérience d’une cruauté anthropomorphe, car son peuple, les Eldiens, est haït par l’ensemble du globe, en particulier par l’empire Mahr, qui les voit comme des démons qu’il faut à tout prix éradiquer. Ce procédé n’est pas sans rappeler la manière dont les nazis ont utilisé la propagande pour persuader les gens que les Juifs étaient les ennemis de la société allemande. Les différentes sphères de la culture jouèrent un rôle particulièrement important dans la propagation de l’antisémitisme, de la supériorité militaire allemande et de l’ennemi fondamentalement maléfique que définissait l’idéologie nazie. On montrait les Juifs comme des créatures « non-humaines ». Le film de propagande anti-sémite de 1940, Le Juif Éternel, comparait le peuple d’Abraham à des rats en les accusant de perfidie et d’un attrait pour la destruction. Le parallèle avec la manière dont le monde dépeint les Eldiens est saisissant. Ils ne sont pas traités de rats, mais héritent d’autres sobriquets, tels « les démons » ou « engeance du diable ». Ils ne sont finalement pas la proie de monstres dénués de conscience, mais d’individus doués de raison.

C’est cet enchaînement d’événements qui façonne ce personnage d’une grande complexité. Il est à la fois un enfant naïf et rêveur, un soldat à la volonté inébranlable, puis un leader révolutionnaire, avant de devenir un monstre génocidaire et, paradoxalement, l’incarnation d’un espoir pour l’avenir de l’humanité. Il est une somme de caractéristiques parfois contradictoires, mais qui jalonnent les différentes évolutions de son parcours de vie. Certaines personnes ont parfois été déstabilisées par tous ces paradigmes au sein d’Eren, en particulier dans le dernier arc où il est tout et rien à la fois à cause de la malédiction du savoir dont il est prisonnier, et que nous aborderons plus tard. Tout était sous notre nez depuis le début de l’histoire. Dès le moment où il sauve la jeune Mikasa d’un groupe de trafiquants d’enfants, les deux natures antinomiques de sa personnalité nous sont révélées. Il a toujours été habité par cette bonté altruiste qui pouvait laisser place, à tout moment, à cette rage impossible à contenir. En un sens, il a toujours souffert de ce conflit psychologique, de cette guerre interne. C’est un personnage qui doute en permanence, notamment de lui-même, mais qui n’a pas d’autres choix que d’avancer, car il a dû incarner une forme de figure messianique à partir du moment où les habitants de Paradis ont appris qu’il pouvait se transformer en Titan doué de raison.

Représentation graphique du Titan Assaillant
Le Titan Assaillant

Dans la deuxième partie du récit, le garçon déterminé et résolument tourné vers l’humanité se montre sous un nouveau jour. Conscient de ce qui attend son peuple à moyen terme s’il n’agit pas, il prend le sentier de la guerre et commet les pires atrocités au nom de sa cause. Il s’entoure de partisans prêts à le suivre en enfer, car il est convaincu qu’il vaut mieux tuer les autres plutôt que d’attendre sagement qu’ils viennent pour eux. Il n’est plus question de collaborer avec les autres, mais de les utiliser tant que cela permet d’avancer vers ce qu’il estime être la bonne direction. Il passe de héros de son histoire à celui d’antagoniste. La déconstruction de son nom est la parfaite représentation de sa trajectoire. Comme le souligne Clément Drapeau dans son ouvrage Au-delà des murs de L’Attaque des Titans, Eren veut dire « personne sainte » en turc, ce qu’il est pleinement jusqu’à un certain point de l’histoire, et qu’il continue d’incarner pour une partie de ceux qui voient en lui un être libérateur qui les protégera de l’annihilation. Quant à son nom de famille, Jaeger renvoie au chasseur en allemand, une autre composante fondamentale de sa personnalité. D’abord animé par son désir de chasser les titans, il s’oriente ensuite vers le reste de l’humanité. Dès sa naissance, à partir du moment où il fut baptisé par ses parents, son destin était scellé.

Malgré tout, il est difficile de pleinement en vouloir au personnage, car nous l’avons vu grandir et connaissons les tenants et aboutissants de l’histoire. Il n’a jamais été une incarnation de la vertu absolue. Il a été faillible, parfois pathétique, mais il a toujours été habité par l’intime conviction, qu’à force d’avancer la tête haute, il deviendrait cet exemple que tant de personnes voyaient en lui. Son tournant extrémiste est la suite malheureuse d’une histoire qui le dépasse. Il est le fruit d’un cycle de haine perpétué par des adultes qui n’ont jamais essayé de préserver leurs enfants de leurs péchés. Prisonnier des murs, puis prisonnier de son île, Eren n’est pas fondamentalement différent de l’enfant Palestinien qui vit prisonnier entre les atrocités du Hamas et la politique d’apartheid de Benjamin Nethanyaou. Il est une conséquence, car personne n’a eu le courage de pointer la cause du doigt et d’y mettre un terme. Pour faire un parallèle avec ce que dit Jim Harrison d’un des personnages de son livre Légendes d’Automne, Eren est comme l’eau qui gèle dans le rocher et qui le fait éclater. Il n’est pas plus fautif que l’eau quand le rocher se brise. Son crime est d’avoir tourné le dos aux autres, aveuglé par sa quête de liberté, comme si elle était la seule façon d’appréhender la vérité du monde, alors qu’une telle chose ne saurait exister.

Eren Jaeger, un être à deux faces rongés par la haine.
Eren Jaeger, de la souffrance à la haine

Une quête de vérité

Pour Isayama, une bonne histoire se doit de continuellement renouveler l’intérêt du spectateur. C’est pour cela qu’il s’est évertué à construire un scénario complexe et dense, dont il connaissait les grandes lignes et la conclusion avant le début de la publication de son manga. Il part d’un postulat simple, celui d’un enfant en quête de vengeance, et c’est ainsi qu’il déroule habilement sa pelote de mystères. Pour nous narrer sa fresque sanguinaire, il opte pour l’usage subtil du foreshadowing. C’est une technique de narration qui consiste à laisser plusieurs indices au cours de l’histoire, permettant de nous préparer inconsciemment à tous les tournants du récit, mais qui crée surtout plusieurs niveaux d’interprétation. La première saison, ainsi que les premiers épisodes de la deuxième saison sont représentatifs de cela. Une fois que nous découvrons que Reiner et Bertolt sont, respectivement, le Cuirassé et le Colossal, nous pouvons constater que tout est là depuis le début. Outre la ressemblance physique entre leur enveloppe humaine et titanesque, le diable se cachait dans les détails. Chaque plan de caméra, chaque réaction de ces deux personnages ont alors un autre sens. La séquence de la forteresse d’Utgard est la plus riche à ce sujet. Lors d’un premier visionnage, personne ne relève vraiment ce qu’il se passe, car la situation d’urgence est à son paroxysme. Reiner ne devrait pas être en mesure de savoir ce qu’est du Hareng, car c’est un poisson d’eau salé, or le peuple des murs n’a aucunement conscience de l’existence de l’océan. Ce qui pourrait être pris comme une incohérence, ou un manque de connaissances d’Isayama du milieu marin, est en vérité un énième indice crucial quant à la nature étrangère de Reiner.

Cette mécanique narrative a un double objectif. Si le premier est de conserver notre attention, le second est de nous faire découvrir la réalité du monde en même temps que les habitants de l’île de Paradis. Ils en savent autant que nous, c’est-à-dire pas grand-chose, pour ne pas dire rien. Ce qui fait que nous sommes plongés avec eux dans cette quête de vérité. Que sont les titans ? À quoi ressemble le monde hors des murs ? Pourquoi Reiner, Annie et Bertolt ont décidé de trahir l’humanité ? Nous avançons pas à pas avec eux, jusqu’à ce qu’ils accomplissent le grand objectif de la première partie du récit : atteindre la cave du père d’Eren pour découvrir la vérité sur la nature de ces monstres géants. De ce fait, lorsque nous découvrons avec stupéfaction que l’humanité a continué de prospérer de l’autre côté de l’océan, nous sommes profondément engagés avec ces guerriers que nous suivons depuis leur plus jeune âge. Nous prenons parti pour Eren dans un premier temps, car, comme lui, nous pouvons constater avec effroi que l’ensemble du monde civilisé brime les Eldiens à cause de leur capacité à se transformer en Titan.

Reiner épée à la main
Reiner, traître à l’humanité ?

Nous comprenons que cela est dû à un fort ressentiment à leur égard, car cette capacité leur a permis de dominer le monde pendant près de deux millénaires, avant que la Grande Guerre des titans qui les opposa aux Mahr ne se solde par leur retraite sur l’île de Paradis. Il y a 100 ans, le roi Karl Fritz, accablé par les actes commis par ces prédécesseurs à la tête de l’empire Eldien, arriva à la conclusion que rien ne pourrait racheter les atrocités commises, et que la seule option viable était de se retirer loin de tout. Il effaça la mémoire de ceux qui le suivirent, dans l’optique de vivre en paix derrière trois grandes murailles, jusqu’au jour inéluctable où le monde viendrait réclamer des comptes. La logique voudrait que nous commencions à essayer de comprendre l’autre, mais la scénographie nous pousse à rejeter la propagande Mahr, car tout la rattache au troisième Reich. Nous adoptons donc le récit national du peuple d’Eldia, à savoir que la fondatrice Ymir est une déesse qui a apporté la prospérité au monde, occultant le fait que cette supposée prospérité a été permise grâce à l’asservissement des autres pays avec le pouvoir des titans.

Nous suivons l’avancée mortifère d’Eren en excusant ses excès de violence. Nous essayons de nous raccrocher au fait qu’il n’a pas d’autres choix pour éradiquer cette coalition de nations menée par un empire qui évoque à la fois l’Allemagne Nazi et l’Italie fasciste des années 30. Après tout, c’est un pays militariste et autoritaire, dont la doctrine racialiste est sans pitié pour les descendants d’Eldia restés sur le continent. Ces derniers, endoctrinés au point de croire qu’ils méritent cela à cause des crimes du passé, sont contraints de vivre dans des camps de concentration, tout en étant forcés de contribuer à la gloire de leur oppresseur. Lorsque nous comprenons qu’Eren est devenu un monstre, prisonnier de sa quête de liberté et de ses traumatismes, il est trop tard. Sa folie a déjà engendré l’émergence d’une doctrine nationaliste et belliqueuse au sein de ses nombreux partisans de l’île de Paradis. Quand il acquiert le pouvoir du Titan Originel, il aurait pu se contenter d’établir un statu quo, en rappelant au monde qu’il peut déclencher le Grand Terrassement à tout moment. Cette politique de la dissuasion, à l’image de ce que les États-Unis d’Amérique ou l’Union Soviétique ont fait au cours de la Guerre Froide aurait été un choix raisonnable. Malheureusement, Eren sait que tous ceux qui portent en eux le pouvoir d’un des 9 titans primordiaux ne peuvent vivre plus de 13 ans à partir du moment où ils se sont éveillés à ce pouvoir. Il est conscient qu’il ne pourra pas protéger son peuple très longtemps. C’est pour cette raison qu’il entame sa marche à la tête d’une armée de Titans Colossaux pour éradiquer le reste de la population humaine, dans le seul but de s’assurer qu’il n’arrivera jamais rien à ceux qu’il aime. Quand la vérité éclate, nous sommes désarçonnés comme ses compagnons qui s’accrochaient à l’espoir d’une paix durable. Le problème étant que nous avions toutes les cartes en mains, mais que nous étions trop occupés à regarder l’autre, plutôt que de prêter attention au poison qui était en train de se répandre dans le cœur d’Eren.

Sieg Jaeger, contraint d'arborer le brassard des Eldiens.
Sieg arborant le brassard imposé aux Eldiens du continent

Aussi détestable que puisse être la doctrine des Mahrs, il faut garder en tête qu’il s’agit d’un peuple traumatisé par près de 2000 ans d’asservissement. Si rien ne permet de dire qu’ils ont été continuellement maltraités par Eldia, nous savons que l’empire mené par la dynastie des Fritz s’est étendu grâce à l’usage de la force. Le progrès qui a amené les aqueducs, la médecine, l’éducation et toutes les merveilles d’architecture s’est fait au prix de la soumission aux titans. Nous pouvons parfaitement établir une analogie entre l’empire Eldien et la civilisation occidentale qui a été porteuse de nombreux progrès, mais en laissant dans son sillage des crimes contre l’humanité tels que le commerce triangulaire ou le génocide amérindien. Les Mahrs ont donc inventé l’histoire d’Hélos, le héros qui a permis de mettre un terme à la domination des titans. C’est un symbole qui permet de mettre un terme à des années d’oppression et d’établir la puissance du nouvel empire. Les Eldiens de Paradis, quant à eux, sont privés de leur passé qui leur a été arraché égoïstement par les Fritz. Ils n’ont pas d’autre roman national que celui d’avoir cru qu’ils étaient les derniers humains sur terre.

Quand les compatriotes d’Eren sont tenus responsables de crimes millénaires dont ils n’avaient jamais eu connaissance, cela crée une incompréhension mutuelle qui ne peut qu’engendrer une confrontation brutale. L’horreur de la guerre finit par être légitimée dans les deux camps, car elle est intrinsèquement liée au succès. Le mal est banalisé par l’œuvre, car aucun personnage n’est irréprochable. Ils ont tous dû se salir les mains au nom d’un stratagème qui permet au plan plus vaste de sa nation de prendre le chemin de la réussite. Chaque personnage est à un moment ou un autre prêt à mourir pour le « bien commun ». Tout est permis pour la défaite impérative de « l’ennemi », car chacun est persuadé d’être le messager d’une vérité inaliénable. Or, la vérité n’existe pas, tout le monde peut être perçu comme un dieu ou un démon en fonction de qui raconte l’Histoire, au même titre que les terroristes des uns peuvent incarner une forme de beauté révolutionnaire pour d’autres.

Sieg Jaeger à la tête des futurs aspirants guerriers. Annie, Reiner et Bertolt sont présents à l'image.
Les aspirants guerriers Mahrs, élevés dans la haine des Eldiens de Paradis

Une histoire de point de vue

Eren Jaeger est présenté comme le protagoniste dès le début de l’histoire. Il s’inscrit dans le concept du héros aux mille et un visages de Joseph Campbell. Selon la théorie du mythologue américain, les principaux mythes présents à travers le monde partagent la même structure fondamentale. C’est ce qu’il nomme le monomythe. Dans toutes ces histoires nous retrouvons un protagoniste qui s’aventure dans un territoire hostile où il sera confronté à des épreuves impitoyables. Sa victoire lui permet d’acquérir un don devant permettre d’améliorer la condition du monde, et qui se traduit souvent par une importante évolution psychologique. Hajime Isayama divise son histoire en deux parties : avant et après le saut dans le temps qui fait suite à la découverte de la survie de l’humanité de l’autre côté de l’océan. L’ellipse temporelle est un procédé que nous retrouvons dans de nombreux récits, de Samourai Jack à Cyrano de Bergerac. Les sauts dans le temps sont efficaces, car ils permettent à l’auteur de dépeindre les métamorphoses des personnages. L’auteur de l’Attaque des Titans utilise ce procédé en partie pour cette raison, mais surtout parce qu’il souhaite nous montrer l’autre côté du miroir.

Lorsque nous entamons le dernier arc de l’histoire, nous sommes complètement perdus. Tous nos repères sont manquants. Nous suivons des personnages dont nous ne savons rien, dans un environnement inconnu. Il faut attendre la fin du premier épisode de cette quatrième saison pour retrouver Reiner et Sieg, les guerriers titans de l’armée Mahr, pour comprendre ce qu’il se passe. Quatre ans après leur défaite sur l’île de Paradis, qui a vu le bataillon d’Eren reconquérir Shiganshina et apprendre la vérité sur le monde, l’empire de Mahr est plongé dans une guerre face aux pays du Moyen-Orient. Ces derniers se sont alliés après avoir appris la perte du Titan Colossal et du Titan Féminin, estimant que c’était le moment parfait pour essayer d’inverser le rapport de force sur le continent. Les nouvelles technologies militaires permettent de presque rivaliser avec les Titans de l’empire. Reiner Braun, malgré sa défaite à Paradis, enchaîne les missions sur le front, pour regagner son honneur. Le premier sentiment sera celui du rejet. Nous voulons retrouver les membres du bataillon d’exploration, mais la curiosité se fait trop forte. Les choses ne semblent pas aussi manichéennes que ce que le récit nous laissait penser. Rapidement, une forme de sympathie à l’encontre des Eldiens du continent se matérialise. La manière dont ils sont parqués dans des camps de concentration, arborant un brassard qui n’est pas sans rappeler ce que les allemands infligeaient au peuple juif, interpelle. Pourquoi acceptent-ils de servir cet empire ? Pourquoi haïssent-ils autant leurs semblables de Paradis ?

Reiner, Annie et Bertolt le regard déterminé pour sauver l'humanité hors des murs
Reiner, Annie et Bertolt

Ce changement de point de vue n’est pas sans rappeler The Last of Us Part II. Au milieu de l’aventure, alors que le périple vengeur d’Ellie atteint son pic d’intensité, l’oeuvre de Neil Druckmann opérait un retour en arrière pour nous placer dans la peau d’Abby Anderson. Le choix de faire incarner l’assassin de Joel Miller a été vécu comme une trahison absolue par certains joueurs qui ont refusé de continuer l’aventure. Se faisant, ils sont passés à côté d’une quinzaine d’heures au cours desquelles le récit tente de nous faire comprendre le point de vue de la jeune femme. Pour elle, Joel n’était que le meurtrier sans pitié de son père et d’une bonne dizaine de lucioles. Il y a donc une volonté appuyée de nous montrer que la perception d’un événement dépend toujours du prisme depuis lequel on le regarde. En sauvant Ellie, le contrebandier du Texas a potentiellement rendu orphelin un nombre conséquent d’enfants. La vie est faite de zones de gris pour peu que nous creusions. La fragilité de la démarche de ce deuxième The Last of Us est que la tournure de ce récit n’a pas été prévue lors de la création de l’univers. Cela se ressent notamment dans certains passages forcés qui en font plus que de raison pour créer de l’empathie autour d’Abby, chose que n’a absolument pas besoin de faire Isayama dans son œuvre. La réussite grandiose du changement de perspective est le résultat de la planification en amont du mangaka dont nous avons déjà parlé. Reiner n’apparaît pas dans le récit sept années après le début de la publication. Il est présent dès qu’Eren fait son entrée au sein de l’armée. Quand vient l’heure de voir les choses selon le point de vue de ce traître que nous avons considéré comme un pilier du groupe, la déception cohabite avec la curiosité. Nous sommes atteints par une irrésistible envie de comprendre ce qui a pu pousser Reiner et Bertolt à commettre ces actes qui ont déchiré leur conscience.

Dans un autre univers, Reiner Braun est peut-être le héros d’une variation de l’Attaque des Titans. Il partage de nombreux points communs avec Eren Jaeger : il n’est pas le plus doué de son régiment, il n’a pas de talent spécifique, mais il arbore à chaque instant une volonté de fer et un altruisme sans faille. L’un comme l’autre, ils sont prêts à donner leur vie pour sauver leurs compagnons. Élevé depuis sa naissance dans le camp de concentration de Revelio, endoctriné par la propagande d’État pour qu’il haïsse ses origines à cause des fautes de ses ancêtres, rejeté par son père qui ne supporte pas d’avoir fait un enfant à une femme qui lui avait caché ses origine eldiennes, Reiner est un opprimé. Son seul horizon a été de rejoindre le corps armé des Eldiens de Mahr pour espérer être choisi afin d’être le nouveau réceptacle du Titan Cuirassé. Il se consacre entièrement au fait de devenir un héros. Il le fait pour lui, pour gagner le respect de tous, mais aussi pour faire la fierté de sa mère qui devient automatiquement citoyenne d’honneur de Mahr lorsqu’il se voit confier l’un des neufs titans primordiaux.

Analyse de L'Attaque des Titans
La vie brisée de Reiner Braun

C’est ainsi que Reiner se lance à l’assaut de Paradis en compagnie de Bertolt, Annie et Marcel, les autres porteurs avec qui il a fait ses classes, provoquant ainsi les événements qui conduisent à la mort de la mère d’Eren. C’est en infiltrant le peuple des murs et son armée pendant cinq ans qu’il se heurte à la réalité du monde, ce qui a pour effet de briser sa psyché. Quand nous le voyons jouer au grand frère avec toute la 104e brigade, il n’est pas seulement dans une posture d’acteur. C’est un jeune adolescent envoyé au front qui se rend compte que les démons dont on lui a parlé sont des gens aussi normaux que lui. Pour ne pas sombrer dans la folie de la culpabilité, il a dû faire cohabiter en lui le guerrier Mahr et le sauveur de l’humanité des murs. Celui qui aspirait plus que tout à devenir un héros s’est retrouvé à devoir accepter qu’il était devenu un faiseur de veuves et d’orphelins. Chaque moment passé avec Eren était un supplice de culpabilité. Il le dit lui-même « Si seulement je n’avais jamais su que ces gens existaient. »

La révélation de sa véritable nature se fait dans un concert de folie et de violence. Reiner est fatigué par ces années de double-identité. Il est perdu au milieu de valeurs incompatibles, et se raccroche à son objectif premier : s’emparer du Titan originel pour Mahr, même si cela doit lui laisser un goût amer dans la bouche. Ce tournant scénaristique est une nouvelle déchirure pour Eren qui subit la trahison de celui qui était son frère et son mentor. Avant même l’arrivée de Livaï, c’est Reiner qu’Eren idolâtrait le plus et qu’il souhaitait suivre. Son courage, son charisme, sa force, sa sagesse et surtout son bon cœur ont été des moteurs durant sa formation militaire. De son côté, le natif de Mahr trouve chez le jeune eldien un camarade, un frère avec qui il partage les mêmes valeurs. Ils incarnent les deux faces d’une même pièce. La tragédie de l’histoire a voulu qu’ils naissent au sein de deux nations différentes. Il est le seul de son escouade à revenir de Paradis. Son retour à la maison après l’échec de sa mission finit de briser l’homme qu’il était. Le renversement des points de vue nous révèle un homme pathétique, rongé par la culpabilité et les remords. À deux doigts du suicide, il s’accroche à la vie en côtoyant les nouveaux aspirants guerriers qu’il cherche à protéger. Il est celui qui a fait l’expérience des deux camps. Il a connaissance des crimes de ses ancêtres, et accepte donc la peur et le mépris des Mahr. Malheureusement, sa vie de soldat l’a amené à réaliser que les démons de Paradis ne sont que des humains, avec leurs lots de salopards et de personnes admirables.

Reiner Braun est un personnage fascinant. Il est de ceux qui nous forcent à débattre avec nous-même. Personnellement, je sais qu’il m’a plongé dans des réflexions que j’ai rarement eues quant au développement d’une figure de fiction. Je ne ressentais pas l’admiration qu’Eren pouvait avoir à son encontre. Pour moi, il était juste le blond avec une voix suave. Il était tristement parfait, avec sa force supérieure à celle des autres et son habileté à toujours aider et protéger son prochain. Pour faire simple, je le trouvais anecdotique. Si bien que, lorsqu’il a révélé son identité, j’ai d’abord cru à une mauvaise blague. Mon cerveau ne pouvait y croire. Ce n’est qu’en le voyant se transformer et briser le cœur de son camarade que j’ai alors commencé à le voir sous un nouveau jour. Je comprenais son importance pour le groupe, et je ressentais d’autant plus de colère à l’encontre de ce traître. Au final, comme tout le monde, je l’ai haï, puis aimé quand sa complexité a été mise en avant par l’auteur. Le voir passer du rôle de méchant à celui d’un personnage brisé et compréhensible n’est pas sans rappeler la trajectoire narrative d’un Jamie Lannister. Dans la dernière saison de L’Attaque des Titans, Reiner est un homme épuisé qui souffre d’un syndrome de stress post-traumatique. Son manque de confiance en lui contraste avec sa faculté à protéger ceux dont il a la charge. À ce moment de l’histoire, il devient peu à peu le héros de l’histoire. Il entame un arc de rédemption et prend un chemin contraire à celui d’Eren qui devient étranger et lointain. Nous n’avons plus connaissance de ses objectifs. Comme les Mahrs et les Eldiens du continent, nous devenons les victimes de sa vengeance. De par sa responsabilité dans la chute au cœur de l’enfer d’Eren, Reiner est représentatif de la tragédie guerrière de l’histoire.

Les affres de la guerre

L’Attaque des Titans met un point d’honneur à nous montrer l’horreur de la guerre, et ne s’embarrasse à aucun moment d’épargner notre sensibilité. Dès le début de l’histoire, il y a une glorification du fait militaire. Le bataillon d’exploration est un absolu à atteindre pour Eren. À travers ses yeux d’enfant béat d’admiration, les soldats de ce régiment sont montrés comme des héros vaillants. Ils sont la lumière de l’humanité, ceux qui sont prêts à donner leur vie pour nous permettre de reprendre les territoires qui s’étendent au-delà des murs. Cette image vernie se craquelle rapidement. Peu de temps après le début des classes militaires, nos héros comprennent qu’il n’y a rien de souhaitable dans cette vie qui se résume à avancer ou mourir. Eren est peut-être le seul à s’engager par pure vocation. Il veut tuer les titans, et c’est la seule voie possible. D’autres prennent cette décision, car les horreurs qu’ils ont pu contempler font qu’ils ne peuvent se résigner à une vie tranquille derrière les murs. C’est le cas de Jean voulait intégrer les brigades spéciales, mais qui change d’avis suite à la bataille de Trost contre les titans. Il s’engage dans le corps militaire le plus dangereux pour honorer la mémoire des camarades qu’il a perdu au combat. Nous pouvons citer aussi le Caporal Livaï Ackerman, considéré comme le soldat le plus fort de l’humanité, qui choisit d’être en première ligne car son origine prolétarienne le pousse à servir de rempart à cette humanité dont il veut être le bouclier. Il n’a que peu d’intérêts pour l’extermination complète des titans, et ne cherche pas non plus à percer les mystères de leur existence, contrairement au major Erwin Smith.

Le major du bataillon d’exploration est l’incarnation du héros militaire par excellence. Il est brave, charismatique, brillant, et entièrement dévoué à sa mission et à ses hommes. Au premier abord, il semble être un homme parfait, le genre d’individu que nous serions tentés de suivre jusqu’au tréfonds de l’enfer sans qu’il ne nous le demande. Cela n’est qu’apparence, car, malgré sa dévotion pour le genre humain, il est habité par des démons qui consument son âme. Si l’empire Mahr est sujet à la propagande, c’est également le cas de l’île de Paradis. La mémoire des Eldiens insulaires a été effacée mais une caste d’élite s’assure que l’histoire inventée par Karl Fritz ne puisse jamais être fragilisée. C’est ainsi que le père d’Erwin, un enseignant curieux, fut assassiné par la couronne. Orphelin, Erwin reprit le flambeau de son père, et se fit la promesse de découvrir tous les secrets qui entourent les titans. C’est ce qui l’a amené à rejoindre le bataillon d’exploration. Dans ses premières années de service, il est un soldat vertueux, mais, très rapidement, il est contaminé par la folie de la guerre. Son talent pour la stratégie l’amène à prendre la tête de cette troupe d’élite. Le garçon naïf laisse place à un chef de guerre prêt à tout pour atteindre son objectif. Tout est bon pour s’approcher de la vérité, même sacrifier ses hommes et les manipuler sciemment. La déontologie n’a pas de place dans sa manière d’aborder les combats. Seule la victoire compte.

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Le commandant Erwin Smith

Sa figure se rapproche beaucoup de l’imagerie de Big Boss de la saga Metal Gear Solid créée par Hideo Kojima. Ce dernier était un simple soldat qui voulait servir pour la gloire de son pays, avant de s’orienter vers une vie de mercenaire pour porter l’héritage de son mentor qu’il avait été contraint d’assassiner pour un mensonge d’État. Bien que plein de bonnes intentions, notamment désireux d’affranchir les hommes des manipulations des gouvernements, le Snake Originel perd peu à peu la raison. Le bienfaiteur laisse place à un meurtrier sans honneur, prêt à sacrifier ses hommes si cela peut lui permettre de remporter sa lutte contre le système. L’aboutissement de cette évolution est Metal Gear Solid V : The Phantom Pain. Non content de trahir ses hommes, le personnage de Kojima trahit également le joueur en l’embarquant dans une machination qui nous démontre que même le plus vertueux des hommes est condamné à devenir un démon s’il s’enferme sur le sentier de la guerre. Erwin Smith s’inscrit parfaitement dans cette déconstruction du héros militaire. L’honneur n’a pas sa place sur un champ de bataille. Cette conception morale est vouée à laisser sa place à la sauvagerie.

Le fan de Metal Gear Solid que je suis ne peut que repenser au coup de génie de Hideo Kojima avec The Phantom Pain. Nous avons tous couru après la chimère de la fin antinucléaire de ce jeu. Le but consistait à faire en sorte qu’aucun joueur sur terre ne puisse être en possession d’une arme nucléaire sur sa base militaire. La logique, ou la naïveté, laissait penser qu’il serait simple d’arriver à remplir cet objectif. Il s’est avéré que, même pour un jeu vidéo, l’humanité est incapable de s’entendre sur ce type de sujets, car certains seront toujours prêts à tout pour conserver de précieux avantages. Nous avons pourtant lutté. Au début, nous faisions cela en douceur. Nous infiltrions les bases de ces individus sans faire de dégât, avec des armes non-létales. L’échec fut total, et cette quête grotesque s’enlisa plusieurs mois. Cet enlisement est allé de pair avec le durcissement des méthodes des derniers idéalistes que nous étions. À la fin, nos personnages étaient tous devenus des démons rongés par les horreurs de la guerre. C’est à cet instant que j’ai compris le message de l’œuvre : celui qui vit de la guerre ne peut que devenir un monstre, car le jour de la paix ne viendra jamais. En un sens, cette vie de souffrance est un juste retour des choses quand on construit sa vie sur la diffusion de la mort.

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Venom Snake, de héros à démon

La grande différence entre les deux personnages est qu’Erwin a une épiphanie. Alors que la bataille pour la reconquête de Shiganshina bat son plein, et qu’il est à deux doigts de mettre la main sur cette vérité qui a coûté la vie à son père, Erwin réalise la dichotomie entre ses actes et ses beaux discours. Il voit pour la première fois que c’est son ambition personnelle qui l’a porté, là où tous ceux qui ont suivi ses ordres étaient habités par une profonde dévotion pour lui et l’humanité. Il s’est hissé sur une montagne de cadavres pour étancher sa soif de connaissance. Cette ultime discussion avec Livaï, son fidèle second, nous montre un homme faisant la paix avec ses démons. Dans une charge héroïque suicidaire à la tête de ce qu’il reste de son bataillon, il abandonne ses ambitions pour donner son cœur à l’humanité, en espérant que ceux qui survivront donneront un sens à sa mort. Le démon dont l’humanité avait besoin s’éteint dans une pluie de sang et d’entrailles.

L’Attaque des Titans rejette le postulat de la guerre propre et valeureuse que nous voyons dans tant d’œuvres de fiction. Les acteurs de ce récit ne sont pas similaires à San Goku, ils ne tirent pas de plaisir enfantin dans le fait de combattre, et ne transforment pas leurs ennemis d’hier en alliés. Eren Jaeger n’est pas un homme admirable dont les actions sont guidées par un désintérêt absolu. C’était un enfant ordinaire vivant sur Paradis qui a vu la réalité de la guerre taper littéralement à sa porte, lui arrachant sa mère. Tout le reste des événements n’a été qu’un long chemin vers la radicalité. Eren ne veut pas seulement la paix ou mettre fin à la haine, il est motivé par une soif de sang pour se venger de ceux qui lui ont fait du tort et lui ont volé toute sa vie. Enfant déjà, il n’exprime pas de tristesse ou de lamentation, mais un profond désir d’éradiquer ses ennemis. Les Titans d’abord, le reste du monde ensuite. Ce qui arrive à Eren est exactement la façon dont la radicalisation se produit dans le monde réel. La colère pure et la rage mal motivée sont nourries par le flux constant de conflits dont il est abreuvé. L’Attaque des Titans résume la façon dont l’esprit d’une personne est façonné par la guerre. Contrairement à ce que nous pouvons observer dans un certain nombre de mangas, ici, il n’est pas possible de cohabiter avec la mort sans en ressortir affecté. Isayama montre que la guerre est un enfer et que des gens ordinaires peuvent se perdre à force d’être entouré par la haine et la peur de la mort. Cela se ressent sur l’île de Paradis autant que sur le continent.

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Les regrets d’Erwin

Les eldiens des camps sont élevés dans une haine de leurs origines qui les poussent à entretenir ce cycle de haine entretenu par ceux qui dirigent et n’iront jamais sur le champ de bataille. Gabi Braun, la cousine de Reiner, et aspirante guerrière, peut s’ériger en tant que parallèle d’Eren. Comme lui, elle grandit dans la haine de l’autre. De leur point de vue d’enfant, il n’y a que peu de différences entre la manière dont il percevait les titans, et la façon dont elle percevait les habitants de Paradis. Depuis le berceau, elle a toujours entendu parler d’eux comme des démons sanguinaires ayant pactisé avec le diable. Comme lui, elle voit les « monstres » frapper à sa porte et tuer des personnes qui lui étaient chères. Cette histoire de haine est une longue traînée de poudre qui s’enflamme, car nous sommes tellement obsédés à l’idée de savoir qui a commencé que personne n’a jamais cherché à savoir comment y mettre fin.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec le conflit meurtrier qui secoue l’espace israélo-palestinien depuis le 7 octobre. Les crimes du Hamas sont des actes terroristes d’une ignominie sans nom. Pourtant, quand je pense à ces enfants gazaouis élevés entre la mer et un mur, qui n’ont jamais vu un Israélien autrement que par un prisme militaire, le tout sous le silence de la communauté internationale, je ne peux que conclure que nous finissons toujours par créer nos propres monstres. Le Palestinien qui prend les armes n’est pas si différent d’Eren. Il s’engage sur le chantier de la guerre, car l’Autre est déshumanisé dans son esprit. L’Autre n’est alors qu’un ennemi qui le brime et qu’il convient de brimer avant qu’il ne nous nuise encore plus. Cette logique est pernicieuse et ne peut qu’engendrer la création d’autres atteintes à l’encontre de l’humanité, d’où l’importance d’un vrai dialogue. Le genre humain ne pourra trouver son salut qu’en échangeant et en écoutant véritablement son prochain, sans jamais agiter d’anathème pour couper court à toute tentative de discussion. Cette idée est portée par les compagnons d’Eren de la 104e brigade, ainsi que par les aspirants guerriers Mahrs qui subissent l’influence désabusée de Reiner. Gabi apparaît d’abord comme une radicalisée sans pitié, mais, contrairement à son compatriote de Paradis, elle réussit à mettre sa haine de côté en se confrontant à la réalité du monde. En un sens, elle incarne à la fois ce qu’il y a de plus beau et de plus laid en l’humanité.

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Gabi Braun, enfant soldat

Grandeur et décadence de l’humanité

L’œuvre d’Isayama n’est pas qu’un tourbillon de haine et de violence, c’est avant tout une tentative de passer l’humanité au crible. Contrairement à la saga NieR, il ne s’agit pas de dresser un mausolée à la gloire dans un monde marqué par son absence, mais de montrer que nous sommes les démons de cet enfer que nous avons construit. C’est le drame de notre espèce. Toutes les initiatives collectives ont conduit à des massacres. Nous avons tué pour la gloire des rois, pour la vénération de textes sacrés, pour s’affranchir du joug d’un oppresseur, pour venger ou protéger un être aimé. La violence est ancrée au plus profond de nous, c’est un besoin primitif qui s’exprime sous bien des formes. Nous pourrions presque être tentés de dire que tout ce qu’entreprend l’homme est juste une quête perpétuelle pour chercher une raison à l’expression de sa violence. Le paradoxe, c’est que cette noirceur sanguinaire cohabite en permanence avec une forme de grâce. L’Attaque des Titans, entre deux drames, arrive toujours à faire ressortir de la douceur entre ses personnages. Ces petits moments de tendresse anodine permettent d’éviter au monde de sombrer dans le chaos pour l’éternité. Nous verrons plus tard que c’est la beauté de ce lien qui nous unit aux autres qui empêche Eren d’engloutir le monde dans son apocalypse. Même au cœur des heures les plus sombres de notre histoire, l’espoir d’un dénouement heureux continue de subsister. Ce sentiment est cependant absurde, car la réalité finit toujours par nous rattraper.

L’humanité est-elle capable de contrôler ses sentiments et son appétence pour la violence ? Voilà une question qu’il est légitime de se poser après le visionnage de la tragédie d’Eren Jaeger. Cette fable titanesque montre la tendance humaine à succomber à la cupidité, à la jalousie, à la colère et à la vengeance. Tous les accomplissements finissent par être détournés ou par être entachés d’à-côtés qui viennent salir l’image d’Épinal que nous venons d’admirer. Prenons la scène de dégustation de crème glacée au cours de l’épisode « L’aube de l’humanité ». C’est un des rares moments de toute la série qui respire le bonheur. Nos héros découvrent les joies du continent et des technologies avancées qui leur sont complètement étrangères. Alors qu’ils déambulent le long des échoppes, ils tombent sur un stand de glaces en cornet qui les émerveille. C’est un instant de partage et de camaraderie naïve qui présente la vie sur cette partie du globe sous son meilleur jour. Très rapidement, cette béatitude factice laisse place à la réalité, celle d’un monde sans pitié. Un très jeune garçon de type oriental se fait attraper par l’un des commerçants qui l’accuse de vols. La foule mahr commence à s’agglutiner autour de l’enfant, proférant les pires insultes vis à vis de ses origines. Les discussions autour de la sanction à lui infliger commencent à s’intensifier. Certains parlent de lui couper la main, voire les deux, au cas où le sang d’Eldia coulerait aussi dans ses veines.

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Eren découvrant la réalité du continent

L’émerveillement des découvertes technologiques, permises par certains peuples du continent qui se prennent de sympathie pour Paradis dans l’espoir de se libérer de Mahr, insiste sur notre capacité à transformer chaque avancée en usage guerrier. La découverte des moteurs aurait pu permettre de faciliter la vie de tous les habitants de l’île, mais il n’en fut rien. À la place, ce progrès technologique a été utilisé pour augmenter la puissance de feu des forces de défense des trois murs, brouillant ainsi définitivement la frontière entre une armée belliqueuse et défensive. Un champ des possibles est alors fermé afin de produire en masse des armes à feu et autres engins de mort. Nous nous trouvons à un moment charnière où les eldiens de Paradis se retrouvent à devoir se demander s’ils sont à la fin ou au commencement d’un monde. Toute médaille a son revers. Ce genre de constat n’a rien de nouveau et se retrouve dans le monde réel. L’exemple le plus caractéristique du vingtième siècle se manifeste sûrement dans les figures d’Albert Einstein et de Robert Oppenheimer. L’astrophysique doit au premier l’identification de la gravitation comme une courbure de l’espace-temps. Le second a permis d’énormes avancées dans la recherche sur les trous noirs. Pourtant, l’histoire les retient surtout pour leur contribution au projet Manhattan, dont l’objectif était de produire une bombe atomique au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.

Robert Oppenheimer
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Oppenheimer, le père de la bombe atomique

La création de la bombe atomique nous rappelle que l’humanité, face à un progrès ou une découverte majeure, est toujours en décalage dans sa manière de percevoir le monde, ce qui explique notamment les grandes dérives qui en résultent. L’être humain est tissé de mouvements affectifs, c’est pour cela que tout au long de l’histoire, il n’a cessé d’utiliser la souffrance. Cela s’explique car, au sein d’un groupe, il est incapable de gérer ses pulsions, ses désirs et ses peurs. Ce genre d’errements s’observe particulièrement au cœur des révolutions. Que ce soient les révolutions française et russe, pourtant habitées par des velléités démocratiques, elles ont fini par être souillées par les excès de l’homme. Il y a cette idée permanente que l’opposant va chercher à nous prendre à revers et qu’il faut donc l’annihiler avant qu’il n’en ait l’occasion. Cette escalade de la peur et du ressentiment amène à des drames comme l’assassinat de la famille impériale russe. Trotski, dix-sept ans après les faits, a révélé que les Bolcheviks ont massacré toute la famille dans le but de terroriser l’ennemi et d’étouffer tout mouvement contre-révolutionnaire. L’île de Paradis n’échappe pas à ce cycle. Le général Daris Zackley, le commandant Dot Pixis et le major Erwin Smith fomentent un coup d’État afin de renverser la famille royale et redonner les clés du pouvoir aux citoyens.

Cette révolution, qui met un terme au culte du secret et à l’oppression royale, permet au peuple de se tourner vers la modernité. Cette fin de l’Ancien Régime est indissociable de la reconquête de Shiganshina et de l’éradication des titans qui arpentent l’île. Tout aurait pu s’arrêter là, mais l’ouverture au monde extérieur va remettre une pièce dans la machine. Si le début voit l’arrivée de nouvelles technologies grâce aux liens tissés avec des dissidents Mahrs et les contrées Heazul, très rapidement la crainte du conflit entraîne un durcissement de Paradis qui devient peu à peu un état militariste teinté d’un nationalisme exacerbé. Cette montée des pires sentiments est en grande partie due à Eren. Dans un autre monde, il aurait pu partager l’exaltation de ses camarades face à cette découverte vertigineuse, mais la peur insufflée par les souvenirs hérités de son père n’a fait qu’alimenter son penchant extrémiste. Le spectateur ne le sait pas encore, mais à ce moment de l’histoire, Eren n’est plus le jeune homme que nous connaissions. De lui, il ne reste qu’un personnage brisé qui sait ce qui arrive et ce qu’il va commettre. Ce savoir, mélangé à son obsession de la liberté, l’a rendu prisonnier de ses propres chaînes.

Esclave de la liberté

“À toi qui vis 2000 ans plus tard”, est le titre du tout premier épisode de l’Attaque des Titans. À l’époque, nous n’en savions rien, mais il définit en grande partie le statut d’instrument de ce cher Eren, et les limites de cette liberté qui lui tient tant à cœur. Ce dernier, comme le Titan qui le caractérise, est l’incarnation de la colère d’une enfant dont l’existence a été souillée, dans la vie, comme dans la mort. Cet enfant n’est autre qu’Ymir, la grande ancêtre du peuple d’Eldia, le point de départ de la malédiction des titans. Elle n’était ni une déesse, ni un démon, simplement une esclave d’une tribu barbare aux traits germanique. Un jour, elle laissa s’échapper les cochons de son clan. Nous n’avons aucun moyen de savoir si elle l’a fait sciemment ou non, même si certains visuels semblent indiqués qu’il ne s’agissait pas d’une simple maladresse. C’est ainsi qu’elle s’attira les foudres du chef de guerre locale, un homme dur et brutal nommé Fritz, qui lui offrit la « liberté ». Ce cadeau était une punition d’une rare perversion. La jeune fut libre de courir pour sauver sa vie, pourchassée par les hommes de son libérateur. Essoufflée, blessée par un tir de flèche à l’épaule, elle tente d’échapper à ses poursuivants en s’enfonçant dans une forêt. Désemparée et au bord de la mort, elle tombe dans la souche d’un arbre gigantesque et entre en contact avec une entité qui lui offre le pouvoir de répondre à la cruauté du monde. Elle put matérialiser sa détresse et ses souffrances sous la forme d’un Titan.

Son conditionnement d’esclave l’a rendu incapable de retourner sa force contre son oppresseur. Au contraire, elle lui a servi de bras armé pour imposer sa domination aux autres peuples, et pour lui offrir une descendance. Ainsi est né l’empire d’Eldia. Pendant plusieurs années, elle utilisa son pouvoir pour faire prospérer le jeune état. Elle n’aura jamais eu l’amour de ce monstre à qui elle a tout donné, y compris sa vie pour le protéger d’une tentative d’assassinat. Là où la mort aurait du être une délivrance, elle a été le début d’un drame encore plus grand. Sa mémoire a été souillée, par la décision du premier roi Fritz de forcer leurs trois filles à manger la dépouille de leur mère pour que son pouvoir ne disparaisse pas avec elle. C’est de cette façon que se matérialise l’Axe, dimension qui transcende le temps et l’espace en liant tous les Eldiens. Ymir est ainsi condamnée à une éternité de servitude dans ce lieu mystique, a façonné des titans pour la gloire d’Eldia. C’est de cet asservissement que naissent les huit Titans Primordiaux issus de l’originel. Elle passe 2000 ans à attendre que quelqu’un vienne enfin la libérer de sa condition. Ce quelqu’un n’est autre qu’Eren qui devient alors son arme vengeresse. La jeune femme, afin de contrer l’égocentrisme royal de Fritz, eu suffisamment de rancœur pour créer un titan révolté et incontrôlable : le Titan Assaillant, dont la spécificité est de permettre à chaque porteur de voir les souvenirs de son successeur si ce dernier le lui autorise.

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Ymir et l’origine des titans

Eren est le seul à prendre connaissance de ce pouvoir en deux millénaires. C’est pour cela qu’il ne souhaite pas uniquement engendrer une coalition des peuples, en incarnant le diable, afin d’assurer une vie longue et heureuse à tous ceux qu’il aime. Il cherche à libérer Ymir de cet asservissement millénaire pour mettre un terme définitif à la malédiction des Titans. Il ne planifie pas tout à la perfection tel un Danny Ocean des grands soirs. Il suit une trajectoire dont il ne connaît que les contours. Il va les accommoder autant que possible à cette pulsion qui le pousse à aller toujours plus loin dans l’atrocité. Sa seule certitude est que Mikasa est la clé de cette farce tragi-cosmique. C’est ainsi qu’il la pousse dans ses retranchements. Elle qui l’a tant aimé alors qu’il a toujours été incapable de lui rendre l’amour qu’elle méritait. En quelque sorte, Eren a été le Fritz de Mikasa, ce chef de guerre sans véritable considération. Lorsqu’elle tue Eren dans un dernier baiser sous les yeux d’Ymir, la mission du destructeur du monde est alors accomplie. Il a apaisé la fondatrice du peuple d’Eldien en montrant qu’il était possible de briser l’emprise. Les titans cessent alors d’exister. Pour apaiser l’enfant en colère qui a involontairement plongé le monde dans l’enfer des Titans, Eren a accepté de tuer l’enfant jovial qu’il était. Cela se matérialise par la scène qui montre que, depuis le futur, il est celui qui a sciemment dirigé le titan responsable de la mort de sa mère vers leur maison, alors que le monstre avait jeté son dévolu sur Bertolt. Sans cette tragédie, Eren ne peut devenir l’homme qu’il doit être, il s’assure que rien ne puisse entraver le bon déroulé des choses.

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Eren Jaeger avec Ymir sur l’Axe

J’ignore dans combien de temps exactement, mais je vais massacrer tous ces gens. Bientôt, ils seront tous morts…ou plutôt, je les aurais tous tués. C’est déjà écrit. De toute façon nous n’aurions jamais pu trouver un moyen de sauver Paradis. Tout sera anéanti. Les maisons, les hommes, les bêtes, les vies, les rêves… Je me demande ce qu’en penserait maman. Ceux qui devraient périr, n’est-ce pas plutôt nous les Eldiens ? C’est ce que le roi des murs avait décidé. Entre notre île et le monde extérieur, le nombre de victimes est disproportionné. L’éradication de mon peuple réglerait assurément le problème des titans. Mais cette issue-la, je refuse de l’envisager. […] J’ai déjà vu tout cela dans mes souvenirs du futur, il semble que l’avenir est immuable. Je suis comme toi Reiner, une infâme ordure. Non, je suis pire que cela…

Eren Jaeger lors de l’épisode Le Grand Terrassement.

Ces pensées, qui hantent le personnage d’Eren, expriment beaucoup de choses sur sa nature profonde. Il n’est pas un être monolithique, car bourré de paradoxes moraux. Il s’avère que cet obsédé de la liberté est en réalité le personnage le moins libre de tout le récit. Il a couru toute sa vite pour échapper à toute forme de contraintes. La soumission et la servitude lui ont toujours été intolérables. Ironiquement, cette soif de délivrance l’a amené à construire sa propre cage de liberté. Malheureusement, quelle que soit l’intensité de sa lutte, la seule liberté qu’il a trouvée a toujours été factice. La liberté est un concept absolu qu’il est difficile de pleinement définir. Selon Rousseau, c’est notre façon d’agir et de voir le monde qui définit la liberté. L’Homme est l’artisan de la liberté. Pas l’artisan de sa propre liberté, mais bien l’artisan de la liberté collective. Il explique que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. La limite de ce raisonnement est que cette vision soulève de sérieuses contradictions. Comment une accumulation de lois et de limites peut être compatible avec la notion de liberté ? Nul doute qu’Eren écraserait ce bon Jean-Jacques d’un revers de la main en entendant ce pamphlet. D’aucuns diraient qu’elle sert surtout de rempart à la cruauté du monde. Dans une utopie, un monde sans violence ou sans oppression découlant de la peur, personne ne penserait à courir après cette chimère. Eren Jaeger reste jusqu’à la fin un petit garçon essayant d’atteindre l’impossible, car il lui est impossible de ne pas démontrer qu’il est le plus libre de tous, même si cela veut dire s’adonner à la cruauté. 

De par le monde dans lequel il a grandi, et notamment à cause de son caractère, Eren s’inscrit dans une vision très sartrienne de la liberté. Le philosophe français déclarait n’avoir jamais été aussi libre que sous l’occupation de l’Allemagne Nazie. La défaite de la France a valu à son peuple de perdre ses droits, à commencer par celui de parler et de penser. Peu à peu, le venin de l’idéologie du troisième Reich se répandait partout. La propagande visible à tous les coins de rues était comme une invitation à se percevoir avec le visage immonde que l’oppresseur avait du peuple français. C’est pour cette raison que chaque pensée juste était perçue comme une conquête. Puisque qu’ils étaient traqués, chaque geste un tant soit peu contestataire avait le poids d’un engagement. Pour Sartre, les circonstances atroces de ce combat pour la libération ont permis à tous ceux qui se sont dressés de découvrir la quintessence de la vie. C’est uniquement en temps de crise que l’homme peut concevoir ce qu’est vraiment la liberté et qu’il peut concevoir l’élaboration d’une vie plus juste. Il estime que c’est dans l’ombre et le sang que la France a pu constituer la plus forte des républiques. S’il n’est évidemment pas question de république dans L’Attaque des Titans, il n’en reste pas moins que cela fait écho au garçon de Shiganshina. C’est évidemment l’envie de découvrir les vastes étendues sauvages qui sont à l’origine de son ivresse de liberté, mais son obsession pour elle s’est construite dans l’opposition à l’injustice et la domination : celle des murs, puis celle des titans, avant de se retrouver confronter à la haine du reste du monde. Sa grande tragédie est de s’inscrire, à son insu, dans la vision de Spinoza. Ce dernier, avec ces textes « Éthique », expliquait que l’Homme ne peut être libre parce que tout ce que nous faisons est défini par une volonté divine. Étant donné que nous suivons la voie prédéfinie par un être supérieur, la liberté n’est qu’une illusion qu’il est insensé de poursuivre.

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Spinoza et l’illusion de la liberté

Eren a fait maturer son obsession aux côtés de sa frustration quant à la faiblesse de l’humanité qui se contentait de vivre comme du bétail, attendant patiemment l’heure pour aller à l’abattoir. Le quartier dans lequel il a grandi, et les grands murs qui ont protégé son enfance de ces géants sanguinaires, n’ont eu de cesse de lui rappeler ses limites. Ce cocktail de frustration est à la base de sa rage latente. Il a donc continué d’avancer, dans l’espoir, qu’un jour, il puisse être bien plus qu’un simple oiseau en cage. Le problème avec les obsessions, c’est qu’il est impossible de s’en débarrasser. L’esprit humain trouve toujours un moyen pour plonger plus profondément dans l’abîme. Eren n’échappe pas à cette particularité humaine. C’est un personnage qui est condamné à ne pas pouvoir se satisfaire de ce qu’il obtient. Il a cependant toujours été lucide sur sa nature. Lorsque Livaï doit choisir qui héritera du Titan Colossale afin d’être sauvé de la mort entre Erwin et Armin, Eren rappelle que son ami de toujours est la seule lumière de bonté au sein de l’escouade. Il souligne sa capacité à rêver, alors que lui a toujours été obnubilé par la vengeance et la guerre. La bascule profonde du personnage, qui en fait l’être le plus asservi de l’histoire, s’opère en deux temps. Il y a d’abord la découverte de la survie de l’humanité via les carnets de son père, qui détruit la façon dont il s’était imaginé le monde. Puis survient le moment où il embrasse la main d’Historia, héritière du sang Royale d’Eldia, ce qui a pour effet de lui révéler le pouvoir véritable du Titan Assaillant dont il est le porteur. En acceptant la bénédiction royale, il se voit adulte dans les souvenirs de son père, en train de l’influencer ainsi que tous les précédents porteurs de l’Assaillant. À cet instant précis, il devient le phare dans l’obscurité de tous ceux qui ont possédé les pouvoirs de ce Titan. Il indique l’orientation à suivre pour venir à bout de la domination des Fritz. Les clés de ce qui fut et des événements à venir lui sont ainsi remises.

À partir de là, il devient un être presque omniscient, perdu entre passé, présent et avenir. Il est maudit par le savoir. Aucun esprit humain ne saurait endurer le fait d’être présent partout et en tout temps à cause des pouvoirs combinés de l’Assaillant et de l’Original. Il est dilué au sein de chaque Eldien ayant existé depuis la nuit des temps. Le jeune Jaeger n’est plus un individu, mais une matérialisation de la fureur. Il n’est pas très éloigné du Dr Manhattan, personnage de Watchmen. Les deux êtres sont fragmentés par rapport au temps, et finissent le plus souvent par être de simples spectateurs de ce qui doit arriver. Eren n’est pas libre. C’est un personnage façonné par un auto déterminisme qui se trouve dans son incapacité à dévier de la route qu’il entrevoit. Il est victime de la fatalité intrinsèque à l’Assaillant. Comme il ne peut exister qu’un seul futur, lorsqu’il décide de montrer ses souvenirs au passé, il s’assure que l’histoire ira bel et bien dans le sens nécessaire pour que sa réalité reste immuable. Il est l’architecte de son propre malheur. Le passé se construit ainsi autour des souvenirs du futur, créant une boucle fataliste. Le changement brutal de personnalité du personnage prend alors un autre sens. Il commence à ressentir de la compassion pour les Titans qui errent sans but sur son île, car il sait que ce sont des compatriotes « condamnés au Paradis ». Le bonheur lui est retiré, car il a connaissance des tournants à venir, même si de nombreuses zones d’ombre subsistent. Le garçon de Shiganshina, en influençant deux millénaires d’histoire, est celui qui a caractérisé la soif de rébellion propre à ce Titan. C’est un paradoxe temporel qui terrifie Eren au plus haut point. Sa seule solution est alors de continuer à aller de l’avant en s’assurant que tout ce qui doit arriver se produira. Les scènes où nous le voyons se parler à lui-même dans le miroir, répétant en boucle « Bats-toi » peuvent alors être perçues comme un credo propagé par-delà le temps et l’espace afin de montrer la voie à ses prédécesseurs. 

Analyse de L'Attaque des Titans
Eren terrifié par les visions de son avenir

Décrit comme cela, il est alors aisé de le voir comme un être odieux qui a tout orchestré, mais Eren est également prisonnier de ce qu’il a entrevu. Lorsqu’il entend Willy Tybur prononcer la phrase « Je ne veux pas mourir parce que je suis né dans ce monde », sa réaction trahit qu’il se rappelle lui-même avoir prononcé ces mots il y a des années de cela, à la virgule près, avec la même intonation. Les doutes qu’il pouvait ressentir avant d’amener la guerre sur le territoire Mahr sont ainsi balayés. Le futur lui paraît immuable. Il aimerait donner une chance à la paix, se retirer dans les bois pour vivre des derniers instants paisibles avec Mikasa, mais chaque événement lui fait faire face à la réalité. Que ce soit lorsqu’il demande quels ont été les derniers mots de Sasha avant sa mort, ou lorsqu’il consent à sauver Ramzi d’un lynchage public alors qu’il s’y refuse d’abord, car il sait qu’il va le tuer lorsqu’il déclenchera le Grand Terrassement, tout lui rappelle sans cesse l’inexorabilité de ce qu’il a vu. Il devient peu à peu un fantôme qui se laisse porter par les rails de son destin. Il revit en boucle les mêmes traumatismes qu’il s’inflige lui-même, dans cet espace où toutes les temporalités coexistent. Son seul espoir est de faire ce que lui incombe l’avenir : raser le monde. Dépassé par un tel pouvoir, il laisse cependant le choix à ses anciens compagnons d’armes. Il pourrait utiliser les pouvoirs de l’Originel pour les stopper, mais il leur accorde la possibilité de l’affronter pour mettre un terme à sa folie, comme s’il appelait la mort de ses vœux. Fondamentalement, Eren est plus un anti-héros qu’un héros. Il commet le pire des génocides et va jusqu’à piétiner 80 % de la population humaine. Par cruauté, mais aussi car il s’agit du seul espoir absurde qu’il a entrevu pour briser le cercle de vengeance et de haine qui a enfanté sa civilisation.

Eren Jaeger à la tête de son armée de  titans colossaux.
L’apocalypse selon Eren Jaeger

Eren est une figure capable du meilleur comme du pire. Dans cette obscurité, il réussit néanmoins à mettre son vice au service d’une cause qui le dépasse. Sans l’enchaînement d’événements qu’il a amorcé, les peuples ne se seraient jamais alliés contre lui, et l’origine des titans n’aurait jamais été étouffée. Il a répondu à ce cri de détresse vieux de 2000 ans en acceptant de devenir le pire des maux, lui qui, fut un temps, n’aspirait qu’à devenir un symbole d’espoir. S’il est prisonnier du destin et du chemin qu’Ymir a tracé pour lui il y a 2000 ans, il ne faut pas le résumer à un sauveur tragique. Il demeure un monstre sanguinaire qui aurait pu faire d’autres choix s’il n’avait pas laissé la peur dévorer son cœur. Il aurait pu dire non à la fatalité. Eren est un condensé de sentiments paradoxaux, une révolte contre un monde cruel et absurde. Son ambivalence nous fascine et nous repousse.

La beauté de sa tragédie ne doit pas effacer le fait que, avec ou sans raison, il aurait fini par marcher sur le monde. C’est ce qu’il explique à Armin lors de leur dernière discussion. Il apparaît perdu, incohérent dans son discours, l’esprit fragmenté par sa présence simultané dans toutes les temporalités. 

‒ Même si je n’avais pas su que vous m’arrêteriez, je pense que j’aurais dévasté le monde malgré tout. J’aurais voulu raser complètement la Terre entière.

  ‒ Pourquoi ?

  ‒ Pourquoi ? Je ne sais pas… C’était une envie irrépressible. 

Eren à Armin lors du tome final de L’Attaque des Titans

Ces rêves de découverte du monde ont été souillés par la réalité. En écrasant le monde du haut de sa centaine de mètres, il est aux premières loges pour contempler la vacuité de son désir de liberté. Cela se lit sur les dernières images que nous pouvons voir de son visage. Il semble vidé de toute émotion. La colère, la tristesse et la détermination ont laissé place à un désespoir apparent. Dans le fond, il aurait souhaité avoir une vie paisible avec Mikasa au fond des bois. Si seulement il n’avait pas été dévoré par la peur et son incapacité à voir le bonheur à ses pieds, plutôt que de toujours fixer cet horizon impossible à atteindre.  Il est devenu le monstre des légendes, celui qui arrache à son tour des mères à leurs enfants. Une chose demeure à son sujet, il aura su, à sa manière, donner son coeur.

Analyse de L'Attaque des Titans
Eren, victime de la fatalité

Shinzou wo Sasageyo

Shinzou wo sasageyo est le cri de ralliement caractéristique de l’œuvre d’Isayama. Il est indissociable de l’Attaque des Titans, que ce soit en raison des nombreux discours poignants au cours desquels il est prononcé, ou du célèbre morceau composé pour la série par le groupe Linked Horizon. L’humanité a toujours eu recours à ce genre symbolisme pour se donner du courage. À l’époque de la grâce antique, les hommes s’en remettait à Alala, une déesse mineure allégorique personnifiant le cri de guerre. Elle est qualifié par Pindare de « prélude du jeu des lances, à qui les hommes, pour défendre leur cité, font offrande du sacrifice de leur vie ». Shinzou wo sasageyo signifie « Dévoue ton cœur ». Le verbe sasageyo renvoie à certaines cérémonies Shintô basées sur l’offrande et le sacrifice. Il est souvent utilisé pour désigner le sacrifice littéral ou figuratif envers quelque chose de supérieure, une cause ou un dieu. Shinzou est le mot japonais qui désigne le cœur en tant qu’entité physique et non métaphorique, sinon, c’est le mot Kokoro, autant utilisé dans un sens métaphorique qu’anatomique, qui aurait été retenu par l’auteur. Un tel choix de vocabulaire s’explique par sa combinaison avec sasageyo. Cela indique de manière explicite que les soldats de Paradis sont prêts à donner leur vie pour honorer la cause qui est incarnée par ce credo. J’ai souhaité revenir sur ce cri guerrier car l’évolution de sa symbolique épouse un tracé parallèle aux événements qui nous sont narrés.

Au tout début de l’histoire, cette phrase est scandée par l’armée des murs. Elle revêt un caractère noble et idéaliste, car elle symbolise le courage sans limite de tous les braves prêts à monter au front, lames à la main. Il y a une beauté romanesque dans le fait de voir ses hommes et ses femmes scander cette phrase en boucle pour se donner du courage. Ils sont souriants, arborent un regard déterminé, et sont animés par leur dévotion envers l’humanité. Ils sont représentés comme des guerriers de lumières se dressant face à l’obscurité les titans incarnent. Ils regardent toujours vers l’horizon, convaincus qu’ils arriveront à reprendre ce qui a été arraché au genre humain. La plupart d’entre eux savent pertinemment qu’ils ne verront jamais cette liberté retrouvée, car ils auront fini broyé ou déchiqueté bien avant, mais ils continuent d’avancer la tête haute, la main sur le cœur, sans jamais défaillir. Leur récompense est de savoir que, un jour prochain, l’un des leurs pourra tenir la main de son enfant dans un monde libre. Peu à peu, ce credo va prendre un tournant presque religieux, notamment à partir du moment où Eren réalise qu’il peut se transformer en titan. Il incarne tous les espoirs de l’humanité et devient ainsi une espèce de figure messianique, qu’Erwin n’hésite pas à instrumentaliser pour galvaniser ses hommes. Il rappelle sans cesse qu’il n’existe pas de monde où l’humanité peut prospérer sans Eren. Malheureusement, comme souvent, dès que le religieux fait son entrée quelque part, un tournant fanatique et extrémiste s’opère, ce qui vient entacher le symbolisme de cette phrase.

Je persistais à croire qu’il n’existait pas un enfer plus affreux que celui-ci. Mais malgré tout, le jour le plus obscur de l’humanité est arrivé abruptement. L’écho qui frappe à notre porte continue d’être tourmenté. Le jour le plus ténébreux s’est invité à l’improviste dans nos vies tel un cauchemar. Ceux qui nous ont jadis trahis sont les ennemis que nous devons exterminer  ! Ce jour-là, avec quelle expression nous observaient-ils à travers leurs yeux ? À quoi devons-nous renoncer afin de repousser ces cauchemars ? Si nos vies et âmes ne suffisent pas pour en payer le prix… Dévouons-nous ! Dévouons-nous ! Dévouons notre cœur. Tous les sacrifices que nous avons réalisés étaient pour ce moment !

Paroles de la chanson Shinzou Wo sasageyo

Eren n’est jamais déchargé de son statut d’homme providentiel. Son aura finit par aller bien au-delà de l’armée de Paradis. En effet, elle se répand sur l’ensemble de la population qui a peur de ce monde extérieur qui semble lui vouer la plus grande haine. Les habitants de l’île se rendent bien compte que les dirigeants militaires actuels sont complètement déphasés et incapables de relever les défis de cette nouvelle époque. Eren est donc perçu comme le seul garant de leur avenir. Ses pouvoirs lui permettent de représenter la grandeur de ce que fut l’empire d’Eldia, et donc de laisser penser qu’un retour à ce paradis glorieux est possible. L’île prend une tournure xénophobe et belliqueuse, et le Shinzou Wo Sasageyo devient alors un vrai symbole national. Il n’est plus l’apanage des soldats qui vont au-devant de la mort. Il est désormais le cri d’un peuple en colère prêt à suivre son libérateur dans les pires atrocités, tant que la suprématie de leur territoire est assurée. Cette construction trouve un écho assez fort avec l’Allemagne des années trente qui était en quête d’un honneur retrouvé à cause de la Première Guerre mondiale qui a fait énormément de mal au pays. On a observé la même chose avec le Sieg Heil qui fut repris par toute la caste politique et plus uniquement par les militaires de l’armée Allemande. Le mouvement Jaegeriste, composé de militaires et de civils convaincus qu’Eren doit éradiquer le monde entier, devient rapidement le socle idéologique majoritaire de l’île de Paradis. Le cri de ralliement, qui sentait bon l’héroïsme, est vidé de sa substance. Il résonne en nous comme quelque chose d’inquiétant et de néfaste.

Frock à la tête des partisans Yaegeriste.
Le mouvement jaegeriste

L’Attaque des Titans est un cycle sans fin de haine et de violence. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreuses personnes ont rejeté la fin imaginée par Isayama. Eren n’a rien accompli de durable. Il a juste gagné du temps pour les êtres chers à son cœur, tout en offrant à l’humanité la possibilité de mettre en suspens sa culture de la guerre. À la fin de son existence, alors qu’il a accompli ses funestes tâches, il s’en remet pleinement à la parole qui sera portée à travers le monde par ceux qui l’ont côtoyé. Bien qu’il doute que ses congénères réussissent à mettre un terme à ces conflits incessants, il place sa confiance en la capacité d’Armin à unir les survivants, car il l’a toujours considéré comme le meilleur d’entre eux. S’il est naïf de penser que la simple parole de ses compagnons puisse suffire à endiguer toute future volonté belliqueuse de ses amis, peut-on réellement penser que sa quête a été vaine alors que tout semble indiquer qu’une paix relative a duré plusieurs siècles ? Eren n’est ni un dieu, ni un démon, bien que certains le considéreront de cette façon. Il n’est qu’un homme qui s’est retrouvé avec un pouvoir qui aurait fait perdre la raison à n’importe qui. Il a commis le pire dans l’espoir de voir du bon ressortir pour ceux qui perdureront.

Quand Mikasa et les autres arrivent à stopper Eren, l’humanité se voit offrir, pour la première fois depuis longtemps, l’espoir d’un avenir heureux. 80% de la population a été éradiqué, mais les peuples semblent avoir compris que cette apocalypse a été le résultat de leur incapacité à laisser leur haine de l’autre de côté. Les derniers survivants de l’état Mahr se promettent de ne plus répéter les erreurs du passé. Les Eldiens du continent ont conscience qu’il n’y a jamais eu de démon sur Paradis et qu’ils doivent s’affranchir de l’histoire. Ce nouveau paradigme est possible grâce à l’union entre les aspirants guerriers Mahr, et les survivants du bataillon d’exploration qui avaient rendu possible la reconquête de Shiganshina. Loin de toute considération étatique, Mikasa, Livaï, Armin, Reiner, Falco, Jean et Connie ont lutté de toutes leurs forces pour stopper la marche macabre d’Eren. Ils ont refusé le génocide comme réponse à la haine. Ils se sont soulevés contre le soulèvement d’Eren. Ils ont décidé de dire non à l’absurdité camusienne qui guide celui avec qui ils ont grandi. Il est possible de trouver du sens dans la vie, à condition que nous soyons prêts à lui en donner par le biais de nos expériences. Le monde a été témoin de cette association improbable qui permit d’empêcher l’annihilation de toute vie sur le continent. Ce bataillon de la dernière chance est ainsi devenu le symbole de l’importance du dialogue. Pour ne pas oublier, pour honorer son devoir de mémoire et éviter que les horreurs du passé ne se reproduisent, il faut discuter. Cela nous renvoie aux bons souvenirs de Marco, qui suppliait Reiner de ne pas le tuer et de discuter avec lui à propos du pourquoi de cet acte.

Armin et ses compagnons, porteur d'un message de paix à travers le monde
Les émissaires de la paix

Pour toutes les victimes du passé, les enfants devenus adultes vont devoir transmettre leur histoire, pour préserver leurs futurs enfants des maux que leurs parents n’ont jamais essayé de résorber. Livaï incarne cette figure du vétéran qui tronque ses épées contre des sucettes, symboles de sa dévotion envers cette nouvelle génération qu’il faut préserver. C’est ce devoir de mémoire qui nous rappelle que la paix et l’histoire doivent être au cœur de l’apprentissage des générations futures. La paix éternelle ne peut être garantie, il faut se battre pour l’obtenir et ne jamais relâcher ses efforts pour la conserver. Comme le souligne le Major Erwin, il est fort probable que l’humanité ne cessera de se battre que le jour où il ne restera plus qu’un seul homme sur terre. Nos idéaux ont la fâcheuse tendance à toujours s’entrechoquer avec ceux des autres. Il n’y a pas à juger cette réalité par un prisme moral, nous sommes tous prisonniers de nos idéologies. Elles sont autant responsables de nos plus belles avancées que de l’entretien des conflits. Il est possible de tuer un homme, il est même possible d’éradiquer un peuple, mais une idée est immortelle. Malheureusement, il n’existe aucune conviction qui n’entre jamais en opposition avec celles des autres. C’est la raison pour laquelle nous nous battons encore et encore. Certains avec une plume et des mots, d’autres avec une arme et leur sang.

Isayama révèle ainsi une part très pessimiste de sa vision de l’humanité. Il semble convaincu que seul un drame divin pourrait faire en sorte que les massacres entre ethnies puissent prendre fin. Après la mort d’Eren Jaeger, le monde va connaître des dizaines d’années de paix et d’entente cordiale. Conformément au souhait de ce dernier, les gens qu’il a aimés ont pu avoir une belle et longue vie. Mikasa est morte en vieille femme, entourée de sa famille, après une vie de bonheur aux côtés de Jean. Elle n’aura jamais oublié son premier amour, qu’elle a soigneusement enterré au pied de l’arbre de leur enfance. Malheureusement, les Jaegeriste n’ont pas saisi l’opportunité de cohabitation permise par l’homme qu’ils pensaient idolâtrer de la bonne façon. Le tout dernier acte de l’histoire montre une île de Paradis prête à partir en guerre, évoquant à son tour l’imagerie du troisième Reich. La mission d’ambassadeurs de paix de l’ancien bataillon d’exploration n’a pas permis d’endiguer le poison extrémiste qu’Eren a laissé derrière lui. S’ensuit une succession d’images qui nous montrent l’évolution des technologies à travers les siècles. L’humanité replonge dans son goût prononcé pour le massacre. Les derniers plans de l’Attaque des Titans représentent ce qui semblent être les ruines de Paradis. Un jeune garçon et son chien errent au milieu d’elles, avant de tomber sur un arbre gigantesque ressemblant à celui qu’Ymir avait trouvé il y a des milliers d’années….

La symbolique de retour de cet arbre mystique à l’endroit où Eren a été enterré nous plonge alors dans un cycle vertigineux. En prenant du recul, nous pouvons alors penser que cette histoire, commencée par Ymir et terminée par le garçon de Shiganshina, n’est que le maillon d’une grande chaîne circulaire. Ymir n’est probablement pas le premier enfant à tomber sur cette entité mystérieuse qui semble apparaître à chaque fois que l’humanité a sombré dans ses pires travers. Au même titre qu’Eren n’est probablement pas le premier fou à mettre fin temporairement à cet enfer, avant de lui-même servir de terreau à l’émergence d’un nouvel Originel. Où est le début ? Où est la fin ? Nul ne le sait. Les titans semblent être une réponse divine ou naturelle au besoin irrépressible de l’Homme à se faire la guerre. Ils incarnent notre monstruosité et notre servitude vis-à-vis de nos convictions. Nous trouverons toujours une raison pour faire couler le sang, qu’il s’agisse d’une vengeance ou d’une libération. Une certitude demeure : tant qu’il y aura des hommes, il y aura des titans.

À toi qui me lira dans 2000 ans… ou 20 000 ans.

Sources

Articles – Internet

Fate, not Freedom: An analysis of Attack on Titan and its ending

Attack on Titan » Analysis: The Culture of Complacency

Historical allusions in Attack on Titan: A fascist subtext

Attack on Titan: horror and the aesthetics of fascism

La liberté selon Rousseau

Jean-Paul Sartre, « La République du silence »

Livre

Au-delà des murs de L’Attaque des Titans – Clément Drapeau

5 Commentaires

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Akdovrépondre
novembre 8, 2023 at 11:53 am

Purée, il y a eu un sacré travail pour cet essai, félicitation Brian (je te l’ai déjà dit que tweeter et discord 🙂 mais tu mérites largement), c’est très costaud et très bien fait.
Tu rends parfaitement hommage à cette œuvre qui m’a aussi bouleversée et va continuer de me hanter pendant des années. J’aimerais tout oublier pour tout découvrir à nouveau. Même si comme tu l’as dit la seconde lecture (voir plus) est tout aussi intéressante que la première voir plus.

Encore bravo

Brian Le Duigourépondre
novembre 8, 2023 at 12:31 pm
– In reply to: Akdov

Merci du petit commentaire. Perso j’ai la musique de fin en boucle dans la tête depuis samedi soir. Ca va être très compliqué de passer sur une histoire d’envergure.

Prof Taylorrépondre
novembre 30, 2023 at 1:02 am

Quel travail de qualité sur ce site ! Un régal !

Earendilrépondre
février 21, 2024 at 11:16 pm

Je viens de m’enfiler la saison 4 en 2 jours et votre article est ce qu’il me fallait.
Je trouve trop de défaut à l’œuvre pour l’apprécier autant que vous mais merci beaucoup pour les pistes de réflexion.
L’analogie du cycle de la haine avec les événements actuels au proche orient est, hélas, parfaite.

Final Fantasy VII Rebirth, un voyage au cœur du dénirépondre
avril 29, 2024 at 10:42 am

[…] penser à une autre œuvre que j’ai eu le temps de vous décortiquer il y a quelques mois : L’Attaque des Titans. Dans les deux œuvres, nous retrouvons deux protagonistes liés par des sentiments complexes dans […]

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