D-REX ou la mutation-diagnostique de notre époque
Lecture critique et personnelle de Jurassic World : Renaissance et du monstre comme symptôme culturel.
Comme beaucoup d’enfants, j’étais de ceux qui se passionnaient pour la paléontologie – même si mon appréciation s’est surtout focalisée sur le très ancien et l’aquatique plus que sur les animaux terrestres – au point où, bien trop jeune, j’étais capable de citer toutes les périodes que l’humanité n’a jamais connu et ne peut qu’imaginer qu’à travers les restes d’animaux disparus. Et puis alors que mes parents m’emmenaient dans des sortes de rassemblements pseudo-(pré)-historiques, du moins c’est ainsi que je m’en souviens, où j’apprenais à faire du feu avec deux morceaux de bois, j’étais fascinée par les énormes os de bœufs qu’on me présentait et que je prenais pour le fémur d’un T-Rex. Ou quelconque autre dinosaure.
J’ai beau avoir dévoré tous les livres imagés sur le sujet – alors que je ne lisais pas encore –, je n’ai vu l’iconique et cultissime Jurassic Park (1993)… Qu’à l’âge adulte. J’entamais ma vingt-cinquième année sur la planète bleue, après avoir terminé depuis plusieurs années mes études en archéologie, avoir changé quatre fois de vie, eu le temps d’expérimenter le stress de la vie d’adulte, les tracas du quotidien, et une santé hasardeuse difficile à soigner.
Si je vous raconte tout ça, c’est parce que je suis allée voir Jurassic World : Renaissance (2025) sur grand écran, dans une salle comble, et que lorsque j’ai découvert le dinosaure mutant Distortus Rex, ou D-Rex pour les intimes, je me suis reconnue en celui-ci, syncrétisme parfait et souffreteux de notre société malade, distordue, accablée par les maux et tumeurs que l’humanité a créées pour s’autodétruire dans sa grande intelligence. Un des sujet évoqué et défendu tout au long du film, ainsi que la notion d’Open Source dans les sciences et les domaines de la santé.
1/ Garage génétique : Mutation darwinienne, perfection idéaliste
Alors que le film n’est pas très bien noté et que les mutants n’ont pas vraiment la cote escomptée dans l’univers de Jurassic Park, il me semble que cet opus a su tirer l’épingle de son jeu, sur des sujets importants, centraux à notre époque, en proposant un Kaiju Tchernobylien symbolisant et résumant toute l’intention du film dans la triste abomination qu’est le D-Rex. Un reflet dérangeant de notre époque… Et de notre futur.
Pendant qu’on le devine à peine au début du film et qu’il a du mal à être contenu dans un grand écran en toute fin de séance, le D-Rex, avec sa tête de béluga sous stéroïdes m’a tout de suite fait penser à la sculpture de « Graham » par l’artiste Patricia PICCININI, une effigie créée pour la commission australienne des accidents de la route. La sculptrice a imaginé ce que l’évolution darwinienne aurait bien pu improviser pour « améliorer » le corps de l’humain, afin de s’adapter à sa grande révolution qu’est la voiture.

Cela peut sembler anodin à notre époque, mais la voiture, engin de mort, projeté sur des routes à plusieurs dizaines de kilomètres par heure, tous les jours, à toute heure du jour et de la nuit, est une révolution dépassant notre condition fragile d’humanité. Objet qui semble sécuritaire, mais en réalité terriblement dangereux si mal maîtrisé, la voiture est le symbole du temps que l’on vole au Temps lui-même. Alors que certaines distances se faisaient en plusieurs semaines, voire mois, désormais elles se font en quelques heures. La voiture – et tous nos autres supers transports d’ailleurs – est un accélérateur du temps humain absolument fascinant et effrayant jouant avec nos vies. Tout comme le bolide ayant percuté la terre il y a des millions d’années.
2/ Toujours plus, jamais assez
Le D-Rex, c’est aussi un sacré bolide dans son genre. Il est solide, un moteur hors norme, une création qui est vouée à « faire de grandes choses », en particulier pour divertir notre regard obscène. Une sorte de jouet colossal, marionnette du capitalisme pour produire toujours plus… De quoi au juste ? Malheureusement, une tragédie est vite arrivée avec un tel engin de mort, ultra agressif et hyper modifié. Un joli bolide bien tuné près à faire des ravages. Et puis au-delà de ça, même si je ne suis pas certaine que ça soit l’intention des designers de ce Dino Monstrus, ses formes peuvent nous faire penser à cette sculpture de Graham dérangeante représentant « l’idéal » d’une humanité qui n’est pas encore. D-Rex n’existe pas vraiment, il est une anomalie du futur, non adapté à notre présent, et qui certainement ne devrait pas du tout exister pour le bien de tous. Et surtout le sien.
Je déteste la voiture et je préfère utiliser mes jambes pour profiter de ce que la N(n)ature a de plus beau à nous offrir. Je suis fatiguée de voir les paysages défiler à grande vitesse, déformant leur beauté précieuse et singulière.
3/ Le Sauvage, La Violence & Le Silence
Dans ces beaux paysages, j’aimerais éviter d’y découvrir une créature génétiquement modifiée, chasseuse, d’une intelligence rare, particulièrement furtive, et je ne parle pas d’Alien : le huitième passager (1979), création terrifiante de science-fiction très connue.
Je ne suis pas certaine que Graham ait permis le processus créatif du D-Rex, par contre je peux mettre ma main à couper – comme feu Martin Krebs – que tous les adultes accros à la SF ont reconnu un peu du Xénomorphe dans ce mutant. Bien plus massif, mais ayant un comportement très similaire, malgré son ascendance dinosauresque et colossale, le D-Rex a tout d’un pré-xénomorphe, même dans son esthétique à grosse tête tumorale, sa posture et la sur-intelligence transpirante que ne devrait pas posséder son « espèce ». Qui plus est que son apparition a été traitée comme dans le premier film Alien.
La créature n’est pas montrée frontalement dès le début. On nous la présente dans un bocal de solution permettant la stase entre vie et mort, on nous la suggère dans la brume, on l’entend parfois, on la devine à d’autres moments alors qu’elle n’est pas là et puis jusqu’à la dernière minute… On ne sait pas qui elle est. Pas avant que notre vie ne soit parfaitement en péril et qu’un choix malheureux nous offre à sa faim sans fin.

Le D-Rex est l’ancêtre incontesté du Xénomorphe et de Godzilla dévoreur d’hélicoptères – autre moyen de déplacement défiant notre humanité, qui aurait bien pu faire la différence dans la fuite, mais où une divinité terrestre en colère l’a effacé d’un coup de gueule bien placé. Quand le D-Rex s’éteindra, il aura donné naissance à deux super-créatures en colère contre l’humanité. Souffrant de nos choix sans génie. À moins que cela ne soit le contraire ? Le D-Rex est peut-être l’enfant bâtard du Xénomorphe et de Godzilla ? Après tout, il est un agent du futur qui n’existe pas. Une illusion symbolisant notre société décadente, dopé au Savoir mal digéré, Pseudo-savante mais vraie idiote aveugle au réel.
Quand une société n’est qu’une bulle d’illusion, que le maintenant soit demain ou le demain maintenant n’a que guère d’importance. Nous disposons du Temps, nous le tordons, blessons, torturons… distordons.
Distortus Rex souffre de sa souveraineté, puissant et empouvoiré, sa solitude le met en colère, et la responsabilité qui pèse sur son corps colossal l’accable.
Comme ce raptor bicéphal, momifié dans son formol à moitié évaporé, son voisin de cellule biochimique, le D-Rex ne devrait pas exister, car celui-ci va contre les principes naturels et cela le fait affreusement souffrir. Il est d’ailleurs question, fugitivement, d’euthanasie dans le film. La condition animale, la santé de ceux-ci, le combat contre les maladies, où commence et où s’arrête la bataille.
CONCLUSION : Et la lumière fut
Comme Icare souhaitant s’émanciper d’un labyrinthe qui semble l’enfermer, il s’envole droit Vert le Soleil, image sublime du divin, se pensant assez adapté et solide pour profiter du ciel qui n’est pas sa demeure.
D-Rex est irrépressiblement attiré par la lumière, par tout ce qui brille, comme une pie aimerait le beau qui reflète le visage dit parfait du soleil. Même si cette lumière le mènera à sa perte – du moins un temps. La lumière le détourne de son objectif initial tout comme elle l’y mène. Exactement comme Icare. En ayant trop faim de quelque chose, on perd le sens, le but de nos actions.
D-Rex est le Dieu symbolique de notre société actuelle. Mutante, distordue, souffreteuse, affamée, tumereuse, avarde, dangereuse, destructrice… Mais D-Rex est un animal parmi les animaux, et nous devons le considérer comme tel afin de l’apaiser ou… De l’achever dans les meilleures conditions qu’il soit.
