Ace Attorney : Un Perroquet peut-il participer à un procès ? – Game of Faune
Tout semble perdu. Les preuves que vous avez présentées à la barre, les témoins qui se sont succédés et les contre-interrogatoires que vous avez menés pour les piéger de leurs mensonges, rien ne peut sauver votre client. C’est le dernier jour de cet incroyable procès, qui va peut-être mettre fin à une grande machination. Mais pour cela, vous devez trouver la faille. L’avocat de l’accusation a beau avoir tout fait pour condamner un innocent, vous savez qu’il vous reste une dernière carte à jouer.


GAME OF FAUNE – ÉPISODE 4
Phoenix Wright : Ace Attorney est un light novel d’enquête où l’on incarne l’avocat de la défense Phoenix Wright, qui devra contre vents et marées, et tempêtes si affinités, prouver l’innocence de ses clients. Pour cela, il devra enquêter sur le terrain et discuter avec les nombreux témoins afin de récolter les précieux indices qui le mèneront immanquablement au tribunal. Il faudra alors montrer que la personne à la barre est -oh surprise- un fieffé menteur. Sans véritable lien apparent au premier abord, les quatre chapitres de cette première aventure seront en réalité reliés par un fil narratif qui vous emmènera à ressortir du casier certaines affaires non-résolues. Le quatrième épisode baptisé « Volte-face et Adieu » constituera l’épilogue de cet imbroglio, et vous emmènera à défendre celui qui vous met des bâtons dans les roues depuis le début du jeu, l’avocat de l’accusation Benjamin Hunter, accusé de meurtre avec préméditation. Je ne vais pas en dire plus pour vous laisser le soin de découvrir cette intrigue.

L’EXAMEN DU DOSSIER
Vous devez juste savoir qu’un perroquet nommé Alice est invité par Phoenix à témoigner à la barre, provoquant l’hilarité du joueur et la décrépitude de l’audience, du juge (qui lui demande son nom sans avoir de réponses) et de l’avocat de l’accusation de circonstance. Alice se retrouve malgré elle à témoigner à un procès pour apporter plus de clarté dans l’affaire dans laquelle Hunter est impliquée. Ce sera donc votre rôle en tant qu’avocat au barreau de trouver une incohérence dans la déposition de l’oiseau d’une richesse extraordinaire. Tellement extraordinaire qu’il aurait été impensable de ne pas vous la mettre en intégralité.
« … »
« Bonjour, bonjour »
« couaaac »
« … »
Avec ce qu’il vous reste de sérieux à cet instant, vous allez devoir contre-interroger l’oiseau (enfin, essayer de contre-interroger l’oiseau) afin de révéler une pièce importante du procès qui se joue ici. La première d’une longue pièce de puzzle qui se complétera progressivement dans une dernière plaidoirie décisive.

S’il est vrai que l’intervention de l’oiseau à la barre est un des points les plus drôles et mémorables du premier épisode, il s’inscrit en réalité dans une logique toute aussi absurde pour le jeu avec des témoins et des coupables de plus en plus loufoques, sanctionné par le travail de caractérisation remarquable de Kumiko Suekane et Tatsuro Iwamoto.
Pour rendre d’autant plus crédible ce qui ne l’est pas, les développeurs ont personnifié le témoin en un oiseau ressemblant à un Ara Macao, bien connu pour son sens de la parole et de l’imitation. Des libertés ont toutefois été prises dans le design d’Alice comme une teinte plus rosée pour renforcer le côté féminin de l’oiseau (dans la réalité, mâle et femelle Ara macao possède la même couleur dans le spectre visible) ou la présence d’une crête érectile, trait que l’on retrouve bien plus chez les Cacatoès. Le bec est également plus ressemblant à celui d’un Cacatoès. Le laconisme de l’oiseau est lui aussi très bien retranscrit, Alice se contentant de répéter des mots qu’elle a entendu ou apprise. Tout ce soin oriente vers la possibilité qu’un des membres de l’équipe ait eu un oiseau de volière qui aurait pu servir d’inspiration.
S’il est donc tangible d’avoir un oiseau parleur à la barre, reste à savoir si cette histoire n’est que pure invention des développeurs, ou le pastiche d’un événement qui s’est vraiment déroulé. Et si dans l’histoire des chiens, des chats, des cochons, des poules, des singes ou des insectes ont été victimes de procès rocambolesques, le Perroquet lui, semble bien plus discret. Vraiment?
INTERROGATOIRE
Le 23 avril 1794, le tribunal révolutionnaire d’Arras juge une affaire bien particulière. Le marquis Louis-Auguste de Laviefville est en effet accusé, au côté de sa fille Izabelle, leur garde d’enfants Caroline Pitre et leur lingère Margueritte Farinaux, de haute trahison. Un acte très grave dans le contexte politique actuelle passible de la peine capitale. Tout ça à cause de leur Perroquet gris du Gabon qui aimait claironner un nouvel air, révolutionnaire, amusant les passants « Vive l’empereur ! Vive le roi ! Vive nos prêtres ! Vivent les nobles ! » Un message qui n’amuse en revanche pas du tout le commissaire Galand qui décide le 16 avril 1794 d’arrêter Margueritte Farineaux et Caroline Pitre, le marquis et sa fille ayant déjà été arrêtés plus tôt dans de troublantes circonstances. L’oiseau est lui aussi prié de ne pas résister à son interpellation. Jacot (nom très original pour un oiseau) se retrouve alors devant le terrible commissaire Galand qui tente de l’interroger (ou de ne pas passer pour un idiot devant ses collègues, nous ne le saurons jamais).

Quoiqu’il en soit, les cinq accusés (parce que notre Perroquet risque lui aussi la peine de mort !) se retrouvent à devoir comparaître devant l’assemblée le fameux 23 avril 1794 à commencer par notre oiseau qui sentant peut-être l’odeur du four pas loin, décida de se taire aux demandes de l’accusateur public, lui demandant de répéter les fameuses phrases interdites. Jacot se contentera de siffler ce qui lui laissera les plumes sauves. On ne pourra pas en dire autant de trois des accusés condamnés à la peine capitale dans une parodie de procès déjà perdu d’avance, exception de Caroline Pitre qui restera en détention. Selon plusieurs sources, notre protagoniste à plumes à lui, réussi à s’en sortir indemne après de longues discussions. Le député Armand Guffroy a prétendu qu’il avait été confié à l’épouse de Joseph Lebon, le secrétaire général du département, celle-ci ayant pour objectif de lui enseigner des valeurs bien plus républicaines en claironnant des « Vive la nation !! » On ignore si elle y est parvenue.
Aussi farfelue que cette histoire peut paraître, elle fut consignée dans un placard du jugement (un compte rendu du procès affiché en place publique) qui a été conservé et numérisé par les archives départementales du Pas-de-Calais. À ma connaissance, ce jugement d’Arras est un fait sans précédent de par son caractère exceptionnel, son issu, et sa préservation jusqu’à nous. Il ancre donc un peu plus la crédibilité de la scène entrevue dans Ace Attorney, avec là aussi, cette grande difficulté de faire parler l’animal à la barre. Le virtuel collisionne donc le réel avec une chance inouïe bien que je ne peux exclure l’existence d’un autre procès (au Japon ou ailleurs) avec une histoire similaire qui aurait inspiré les développeurs.

Mais imaginons désormais une affaire similaire se produire aujourd’hui. Comment jugerait t-on, avec des règles de justice bien plus établies et une connaissance éthologique plus appuyé, le témoignage d’un Perroquet ? Impossible de répondre à la question, n’est-ce pas ?
CONTRE-INTERROGATOIRE
« Don’t fuc**** Shoot ! » Ces quelques mots sont les derniers à avoir été prononcé par Martin Duram avant son assassinat par de cinq balles en mai 2015 dans le Michigan. Sa femme Glenna est, elle retrouvée grièvement blessée. Le twist vient ici du fait que ces mots sont ceux du Perroquet gris du Gabon de Martin, Bud, confié par la suite à son ex-femme Christian Keller. Elle affirmait que l’oiseau reprenait la voix de Marty mais aussi celle de Glenna et de nombreux fracas témoignant de la violence de la scène. Devant l’exceptionnel de ce témoignage et même de ce traumatisme, il s’est alors posé la question légitime pour les autorités de faire témoigner ou non l’animal lors du procès.
L’affaire s’est bien sûr emparée de la communauté ornithologique, dont le commentaire était très attendu à l’époque. L’émérite docteur Nathan Emery, spécialisé dans l’intelligence aviaire, avait toutefois voulu très vite désamorcer les spéculations. « Je pense qu’il est très improbable que le perroquet répète les derniers mots de son propriétaire. » avait-il commenté. « Les perroquets (même ceux qui apprennent le mieux à parler) ont besoin qu’on leur répète les mêmes mots encore et encore pendant un entraînement spécifique pour les apprendre, et ce dans le bon contexte […] Je doute que le perroquet ait compris que son propriétaire avait été assassiné. Mais il a certainement pu comprendre qu’une personne avec laquelle il avait tissé un lien particulier ne réagissait plus, ne prêtait plus attention à ses appels et à ses démonstrations d’affection, ne le nourrissait plus et était peut-être en détresse » concluait t-il à Forbes.
La délibération était également très attendu du côté des avocats qui ont décidé de ne pas considérer le témoignage de Bud au tribunal, arguant notamment le fait que le témoignage de l’animal discréditerait davantage son accusation « Un perroquet n’est pas légalement une personne […] Et même si l’exigence relative à la « personne » peut être ignorée d’une manière ou d’une autre, il existe également l’exigence selon laquelle le témoin doit être capable de témoigner « de manière véridique et compréhensible » conclut l’avocat de l’Illinois Mike Dunford. Cela se matérialise par la règle 403 du Federal Rules of Evidence qui stipule en résumé que « Le tribunal peut exclure des preuves pertinentes si leur valeur probante est largement contrebalancée par un ou plusieurs risques ». Parmi ses risques, il existe l’induction en erreur du jury ou la confusion des questions, deux risques pouvant être imputables à l’oiseau.
DÉLIBÉRATION
Après délibération, ils ne semblent pas possible à l’heure actuelle qu’une scène comme celle entrevue dans Ace Attorney soit possible dans la réalité. Il y a bien quelques exemples savoureux comme ces oiseaux appartenant à des cartels colombiens à qui on a appris à alerter de la police (si si, je vous assure), mais le caractère machinal de l’oiseau semble empêcher toute crédibilité devant un tribunal. Mais la connaissance ornithologique évolue de manière stratosphérique…et peut-être qu’un jour, on saura qui a tué Laura Palmer.
Merci d’avoir lu ce nouvel épisode de Game of Faune, j’espère qu’il vous aura plu. Et rendez-vous très prochainement pour le prochain sujet !


