Mignon et après? Étude de cas du Capybara – Game of Faune

Connaissez-vous Bonnie et Clyde ? Les célèbres hors-la-loi qui s’échappèrent en catimini du… zoo de Toronto ? Car Bonnie et Clyde, ce ne sont pas uniquement les célèbres hors-la-loi qui ont terrorisé et fait fantasmer l’Amérique des années 30. Ce sont aussi… des capybaras. En 2016, leur escapade de plusieurs semaines fait le tour du monde, au détriment des autorités locales qui peinent à leur remettre la main dessus. Dix ans plus tard, Kitten Cup Studio décide de réinventer cette histoire en jeu vidéo avec un titre particulièrement évocateur : Capy Castaway. C’est un nouveau titre à ajouter dans la ludographie de l’un des animaux les plus appréciés d’Internet et dont l’intérêt ne semble cesser de grandir parmi les créateurs de jeux vidéo. Mais justement, pourquoi tout le monde aime le capybara ? Et est-ce un simple effet de mode ?

GAME OF FAUNE – SAISON 2 – Épisode 1


Animal herbivore originaire d’Amérique du Sud, le capybara est le plus gros rongeur au monde et sa taille de 1,30 m pour 65 kg (et jusqu’à 100 kg en captivité !) est là pour le confirmer. Il vit en groupes familiaux composés de 10 à 30 individus, gravitant autour d’un mâle dominant dans des environnements principalement marécageux, passant la plupart de son temps dans l’eau pour se protéger de la chaleur ou des prédateurs. Si leur population sauvage ne semble pas être en diminution du fait de leur grande aire de répartition, qui s’étale sur une partie conséquente de l’Amérique du Sud (voire figure ci-dessous), de nombreux bouleversements dans cet habitat la fragilisent tout de même. Feux de forêt, raréfaction des pluies, mais surtout destruction de leurs habitats ont contraint les capybaras à s’adapter, et ce jusque dans les grandes villes comme Buenos Aires, en Argentine.

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En effet, depuis quelques années, il n’est pas rare de croiser cet animal à la périphérie de la ville et notamment dans le quartier Nordelta. Environ mille individus se baladent librement dans ce quartier chic, quartier construit sur le domaine vital du capybara, parce qu’il faut toujours se rappeler d’où l’on vient. Les animaux se déplacent sans frontières dans les parcs, les jardins et jusque devant les devantures des maisons. Et si certaines personnes plaident en faveur de l’animal, notamment… parce que les animaux étaient là avant et qu’ils ne sont pas plus troublants que ça (hormis quelques parterres de fleurs arrachés et quelques déjections dans les pelouses), d’autres sont bien plus critiques, invoquant notamment des raisons de sécurité, des nuisances et même des attaques contre des animaux de compagnie (TW dans la vidéo ci-dessous : Animaux blessés). En 2025, la ville de Buenos Aires a donc lancé une campagne pour stériliser et/ou relocaliser les animaux sur une île à 50 km de là. À l’heure où j’écris ce papier, ce conflit semble être toujours en cours.

Sortie du cadre de cet état des lieux, la mignonnerie et la proximité du capybara avec l’Homme ont été les catalyseurs d’une véritable success story qui s’est emparée des réseaux sociaux au tournant de l’année 2022. Ainsi, si l’on analyse les recherches du mot « capybara » via Google Trends, l’animal est passé de 19 % d’intérêt en 2022 à 92 % d’intérêt 16 mois plus tard, et a même atteint les 100 % en décembre 2024. Aujourd’hui, sa cote de popularité a assez fortement déclinée, mais reste toujours au-delà des 60 %.

On peut même la faire remonter avant l’existence d’Internet quand, en 1982, les Japonais se sont pris de passion pour cet animal qui semblait prendre plaisir à se languir dans les onsen (bains situés dans des sources d’eau chaude) du zoo d’Izu Shaboten quand Décembre sonnait. Une étude plus tard, des scientifiques ont montré que l’animal trouvait effectivement un véritable bénéfice à se baigner dans ces sources chaudes, une image d’Épinal qui conservera un grand écho parmi les adorateurs du capybara, comme nous le reverrons bien vite. L’intérêt pour l’animal a par la suite progressivement décliné dans le pays, la Capymania attendant patiemment l’heure où elle serait à nouveau sous les projecteurs.

Un Soigneur au zoo d’Izu devant les Capybaras prenant leur bain. Photo prise aux alentours des années 80

Ce retour en grâce semble être parti d’un short nommé « Ok I pull hop », publié le 11 septembre 2020, dans lequel un capybara est assis dans une voiture et est en train de chill sur une musique de Don Toliver. La tendance a été poursuivie par une succession de photos et vidéos de nos capybaras argentins qui ont installé l’animal dans l’imaginaire collectif, avant que le groupe russe Sto-Litchnyy Ona-Nas ne parachève sa gloire en écrivant une musique qui va faire le tour des réseaux sociaux en 2022. En l’espace de deux ans, le capybara est devenu le nouvel animal tendance.

Un animal mignon et proche des gens, comme dit précédemment, mais surtout un symbole de placidité et de quiétude, semblant tolérer tout ce qui se trouve près de lui, que cela soit une tortue, un oiseau ou un mammifère, acceptant même de servir de cobaye au goûter d’un pélican un peu trop présomptueux. Ce pacifisme relatif (dans la nature, les mâles dominants se livrent des compétitions acharnées pour la tenue du groupe familial !) a donc résonné parmi les internautes, et ce durant une ère sombre marquée par la division et le chacun pour soi. Le capybara s’est donc naturellement trouvé une place de choix parmi les symboles d’Internet, et même dans certains groupes comme la communauté LGBT. Sachant tout cela, Il ne faudrait donc pas longtemps avant de le retrouver impliqué de quelque manière que ce soit dans le jeu vidéo.

Ainsi, out l’imaginaire que j’ai détaillé il y a quelques instants va évidemment trouver son écho dans les diverses créations vidéoludiques mettant en scène le capybara. Et tous les développeurs et développeuses que j’ai pu interroger ou dont j’ai lu les interviews ont fait à chaque fois part de leur intérêt pour la mignonnerie de l’animal, qu’il soit personnage principal ou simple caméo comme dans le jeu Nothing Strange Here. Cozy Ember, le développeur du jeu Capy of Gods sur lequel je reviendrai d’ici quelques instants, a alimenté cet intérêt en me révélant que l’animal était aussi facile à habiller, et donc à personnaliser. Un détail qui a influencé l’apparition de plusieurs personnages au sein de son jeu, et sans doute bien d’autres créations. L’affection que certains et certaines portent à l’animal va même au-delà du simple coup de cœur virtuel. Kirani, la développeuse franco-brésilienne de Capyvarias, me confia dans une interview pour le podcast français Indie 500 qu’elle avait l’habitude de côtoyer le capybara dans sa ville natale, car il y est proche des habitations, et qu’il était même devenu une sorte de mascotte locale

Reste néanmoins que le premier à avoir ouvert la voie, Capybara Spa, est sorti en 2022 alors que le capybara connait de plus en plus de popularité. À l’amorce de la vague, les développeurs de Cozy Bee Games ont avoué dans une interview avoir été inspirés par l’imaginaire de ces capybaras fréquentant les onsens japonais. L’idée d’un jeu de gestion cosy de spa est donc apparue comme une évidence pour ses créateurs et créatrices, basée sur le folklore de l’animal. C’est ce folklore qui constitua les bribes de Capy Castaway, la développeuse Saffron révélant avoir réalisé des croquis d’illustrations de ces capybaras se baignant dans les Onsen avant de se demander comment elle pouvait en faire un projet plus ambitieux.

Mais au lieu de reprendre l’idée de la cavale des deux capybaras Bonnie et Clyde que nous avons évoquée en introduction, Saffron et son équipe ont décidé d’en raconter la descendance. On joue donc le petit du couple qui part en représentation aux quatre coins du monde pour raconter leur exploit. Cet affranchissement s’accompagne de l’apparition d’un autre personnage, Corvi, un oiseau que les équipes aiment beaucoup également, même s’il est difficile à observer dans Toronto même, là où le studio est établi, me raconta Bee Zelda, community manager de l’équipe. Cette nouvelle dynamique a permis de créer une dissymétrie qui aura servi les mécaniques de jeu, les deux animaux possédant des capacités différentes.


Mais en dehors de ces exemples et de quelques autres jeux pas encore sortis, il me semble que l’on touche aux limites de la présence du capybara dans le jeu vidéo. En effet, le capybara est surtout un acteur présent dans de nombreux jeux pour la blague, et sans doute parfois même uniquement pour le côté marketing. Capy of Gods, par exemple, se présente comme un Survivors-like en 2D dans une ambiance assez spooky, un contrepoint parfait comme me l’expliquait Capy Ember :

« Dans Capy of Gods, il y a un contraste, et c’est vraiment le cœur du jeu : le capybara est l’animal le plus calme qui soit, et je le place dans un monde chaotique. Ce ne sont pas eux qui subissent le chaos, ce sont eux qui y mettent de l’ordre. »

Dans Capybara, the Story of Sisyphus, le joueur contrôle un capybara enchaîné à un tonneau qui doit gravir une montagne de façon ragdollesque. Capybara Clash, lui, revisite à sa façon Worms, quand Capyvarias, cité précédemment, est un clicker qui propose carrément d’envoyer les capybaras dans l’espace. Loin de critiquer la qualité des jeux ou les choix faits par les développeurs et développeuses, tout cela me fait méditer sur une réflexion que j’ai depuis quelque temps, et qui est loin d’être attachée au simple rongeur, roi d’Internet.

Il fut un temps, dans les années 80 et 90, où la diversité animale était pauvre et associée à des besoins spécifiques. « Je réalise un jeu avec un niveau dans les égouts ? Prenons, sans les différencier, des serpents, des chauves-souris ou des alligators. » C’est une réflexion simpliste et logique dans le sens de son époque, un point sur lequel nous reviendrons dans un prochain épisode.

Aujourd’hui, la diversité spécifique n’a jamais été aussi spectaculaire, et nous avons déjà eu l’occasion de voir quelques cas assez formidables, ne serait-ce qu’à travers la première saison de Game of Faune. Mais la diversité spécifique ne semble pas encore forcément résonner avec la diversité mécanique qui pourrait offrir de telles opportunités. C’est à se demander si certains animaux peuvent donc faire de bons personnages de jeu vidéo, au sens sensitif du terme. En d’autres mots ici : les animaux sont-ils interchangeables ?

Dans une conférence donnée à la Sorbonne le 19 septembre dernier sur la représentation animale dans le jeu vidéo, j’ai eu l’occasion de réaliser un petit exercice de style s’intitulant « Chaque connaissance peut faire la différence ». J’y détaillais quelques connaissances que j’avais rassemblées sur un animal : sa morphologie, bien sûr, le point le plus facile à présenter et à introduire dans un jeu, mais aussi le lieu de vie de l’animal, son écologie, son comportement social, et j’aurais sans doute pu élaborer davantage. Cet animal fut choisi évidemment sans aucune innocence de ma part ; ce fut le Capybara.

L’objectif de cet exercice de pensée était de démontrer qu’il était possible de transcender son expérience en essayant de rassembler quelques informations autour d’un animal populaire, afin de ne pas se reposer sur les mêmes piliers. Et ce qui vaut pour le capybara vaut également pour les autres animaux. Car je défends le fait qu’une meilleure représentation animale passe aussi par une consolidation des savoirs qu’on y intègre. L’objectif n’est pas d’être encyclopédique, ni même de dire qu’il ne faut plus faire de jeu avec tel animal populaire. Mais plutôt de réfléchir à pourquoi tel animal doit être présent dans tel jeu, en dehors de toutes considérations pécuniaires ou folkloriques. Et là encore, nous aurons l’occasion d’en reparler très vite dans cette seconde saison de Game of Faune car cette absence de réflexion porte, par exemple, énormément préjudice à certains animaux ou groupes d’animaux.

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